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Petites musiques de chambre

Petites musiques de chambre

Par Dominique Caron, publié le 01/11/2000
Des romans qui s’écoutent comme une cantate, des mots qui vibrent dans l’air tel un alto, l’écriture romanesque est, à l’image de la musique, faite de rythmes. Une virgule pour un soupir, une syntaxe en crescendo, il y a de ces histoires qui marient avec bonheur le trait et le son. “ …nulle musique ne contient tout ce que nous sommes, mais s’en approche de manière si étonnante qu’on s’attend à l’entendre dire tout ce que nous sommes… ”. (Festina lente)
Trois mouvements pour l’amour

J’ai découvert Nadine Ribault en lisant son recueil de nouvelles Un caillou à la mer, paru chez le même éditeur en 1999 et qui est passé presque inaperçu. Pourtant, dès les premières pages, une réelle voix littéraire se révélait. C’est avec l’espoir de la retrouver que j’ai entamé son premier roman, Festina lente, et j’ai été comblée.

Quel livre! Lent, long, doux, intérieur, fort! Inlassablement, on y entend la mer, cet endroit que l’on ne veut pas quitter sous peine de ne plus respirer, à l’instar de Clarisse, le personnage principal. Trois lentes musiques ponctuent les trois parties du roman : le Festina lente (“ Hâte-toi lentement ”) d’Arvo Pärt; les valses nobles et sentimentales de Maurice Ravel; et le Langsamer Satz (“ mouvement lent ”) d’Anton Webern.

La voix de Clarisse donne le ton et bat la mesure, lente et émouvante, de son amour pour Florentin qui part un an en Afrique. Trois musiques pour autant d’étapes qui jalonnent leur histoire : la révélation, la séparation et les retrouvailles. Dans la maison au bord de la mer vivent également Adèle et Pierre, les parents de Clarisse, et ses sœurs, Clotilde et Cécile. Viennent ensuite les amis de la famille : Ludovika et René, Galina, Bénédict et William.

On songe à Tchekov, on entend la mer, les musiques lentes et les voix intérieures des amoureux; on perçoit les échos de la famille et des amis, mais surtout, résonne la voix de l’auteure, si authentique, belle et poétique. Quelle maîtrise et quelle justesse dans ces longues phrases entrecoupées de tirets et de points de suspension! Nos pensées, nos dialogues et nos vies ne sont-ils pas, eux aussi, constamment entrecoupés par d’autres pensées, d’autres dialogues et d’autres vies? À elle seule, l’écriture de Nadine Ribault est véritablement une musique.

Concerto littéraire

Ce roman ne se lit pas : il s’écoute. Vikram Seth parvient, de façon magistrale, à nous faire entendre la musique. Les lecteurs assistent vraiment à ce concert du quatuor anglais Maggiore, qui joue Haydn, Mozart et Beethoven. Incroyablement forte, l’écriture livre chaque note et chaque mouvement. Après un rappel d’une insoutenable beauté, nous en ressortons émus aux larmes. D’origine indienne, Vikram Seth a conquis un public considérable avec son premier roman, Un garçon convenable, fresque située au cœur de la société indienne des années 1950. L’auteur change cette fois d’univers et nous entraîne à Londres, Vienne et Venise dans une histoire d’amour contemporaine, profonde et difficile, qui se déroule dans le monde de la musique de chambre. Michael Holme, second violon, retrouve après dix ans Julia McNicholl, la femme qu’il a aimé lors de ses études. Séparés à cause de considérations musicales incompréhensibles, Seth rend avec justesse et délicatesse l’intensité de leurs retrouvailles et construit habilement l’intrigue autour du passé et du présent. L’histoire est prenante, le quatuor est à lui seul un personnage, la musique des répétitions et des concerts est envoûtante et la fin, un pur moment de grâce.

P.S. Il est peut-être bon de prévoir un petit montant pour l’achat de disques car, après la lecture, on se sent attiré par les quatuors qu’on a entendus dans ce roman! Un CD contenant les pièces citées dans Quatuor a été mis sur le marché en Grande-Bretagne et en Allemagne (et n’est malheureusement pas disponible au Québec).



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Festina lente, Nadine Ribault, Actes Sud/Leméac, coll. Un endroit où aller
Quatuor, Vikram Seth, Grasset
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