Littérature chinoise : Adieu ma concubine

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Que connaît-on de la Chine ? Ses vases Ming ? Ses intrigues impériales ? Mao Zedong ? Sa Révolution culturelle ? Que sait-on au juste de la Chine d'aujourd'hui, résultat de milliers d'années de dynasties ? Rien ou presque. La voix de la Chine moderne est difficile à entendre, portée à grand-peine par les écrivains, chantres de la liberté intellectuelle et culturelle.

Du 19 au 24 mars 2004 s’est tenu le vingt-quatrième Salon du livre de Paris, dont la Chine était l’invitée d’honneur. Pour l’occasion et durant toute l’année, l’édition française nous offre un grand nombre de traductions. C’est le moment ou jamais de découvrir une littérature loin des paravents, des éventails et des traditions. Pour, ce faire, j’ai choisi de vous parler d’ouvrages dont les auteurs reflètent bien la nouvelle Chine, tiraillée entre ses traditions millénaires et son avenir de grande puissance mondiale.

Un peu d’histoire

Si la Chine est prisonnière de son histoire, encore faut-il en savoir un minimum pour mieux comprendre ses origines. Jacques Pimpaneau, spécialiste de ce pays, a écrit plusieurs ouvrages de référence, dont Chine : Culture et traditions, véritable encyclopédie sur les mœurs et coutumes de la Chine traditionnelle illustrée de gravures tirées d’anciens et rares ouvrages. Extrêmement bien vulgarisé, le livre de Pimpaneau passe en revue, en 36 chapitres, tous les aspects de la vie : la médecine, les impôts, la famille, la société, les jeux, les arts, la religion, etc. Chine, culture et traditions offre une vision plus claire de la culture chinoise en démystifiant ses codes et multiples raffinements.

Une ville fantôme

Shanghai est LA ville mythique et mystérieuse, pleine de tous les vices et de toutes les richesses de la Chine du début du XIXe siècle ; Shanghai, fantômes sans concession nous fait découvrir cinq nouvelles de cinq auteures chinoises contemporaines.

Wei Hui, auteure du très provocateur Shanghai Baby (Picquier, 2003), suit la descente aux enfers de son personnage, qui sombre peu à peu dans la folie après la mort accidentelle de ses parents. Chen Danyan, surtout auteure de livres pour la jeunesse et lauréate du prix Unesco 1997 de littérature pour enfants et adolescents au service de la tolérance, nous fait partager un moment de la vie d’une jeune hôtesse de bar, qui vivote entre des parents dépassés et sa passion pour le dessin. Tang Ying, à la fois écrivaine et rédactrice de revue et productrice de cinéma, montre les changements subtils mais violents qui s’opèrent dans la vie des « petits bourgeois » shanghaiens à travers les yeux d’une enfant qui ne comprend que par les menus détails du quotidien ce qui se trame. Cheng Naishan, spécialiste de Shanghai, retrace le parcours de la plus connue des Shanghai Babies. Enfin, Wang Amyi, auteure de Lumières de Hong Kong (Picquier, 2001) et d’Amère jeunesse (Bleu de Chine, 2004), se promène dans les ruelles de Shanghai, humant avec nostalgie les parfums d’une ville dont les quartiers traditionnels disparaissent peu à peu. Ces cinq auteures expriment avec nuance et talent les bouleversements d’une société sans cesse en mutation, et dont les femmes ont été à la fois les premières bénéficiaires et victimes.

Un mal-être moderne

Guo Xialu est une jeune auteure née en 1973 dans un petit port de pêche du sud de la Chine, tout comme l’héroïne de La Ville de pierre. Installée à Pékin avec un jeune homme étrange dans un appartement où il n’y a pas de lumière, Corail Rouge reçoit par la poste une anguille japonaise séchée. Elle se remémore alors son enfance difficile, entre des grands-parents qui ne s’aiment pas, des voisins qui la trouvent étrange et un terrible secret. Elle plonge en elle-même, à la rencontre de ses anciennes blessures et à la recherche d’un pardon peut-être possible. L’écriture est forte, sans concession avec la douleur, telle une véritable catharsis. Le passé et le présent s’y déroulent en parallèle, intimement liés. Une histoire et dure et belle qui nous parle à la fois de la Chine traditionnelle, celle de l’enfance, et de la Chine moderne, celle de la femme que Corail Rouge est devenue.

Le destin en marche

Considéré comme le Kafka chinois, Shi Tiesheng est l’un des auteurs les plus importants de la littérature chinoise contemporaine, bien qu’il ait été peu traduit. Fatalité est un recueil de six nouvelles dont le thème central est le destin. En lisant ce livre, j’ai eu des chocs littéraires qu’on ne connaît que peu de fois dans une vie de lecteur. C’est une découverte bouleversante. La nouvelle éponyme, « Fatalité », raconte l’histoire d’une jeune homme qui, alors qu’il rentre chez lui à vélo, dérape sur une aubergine, tombe et est percuté par un camion. Devenu paraplégique (l’auteur l’est également à cause d’une paralysie incurable des jambes depuis la vingtaine), il ne cesse de repasser mentalement son parcours de la journée jusqu’à cette seconde fatale. Et s’il avait roulé sur cette aubergine cinq secondes plus tôt ou plus tard ? Le destin est-il écrit ? Dans le « Ditan et moi », la cinquième nouvelle, Tiesheng explore en profondeur sont rapport à l’écriture. Encore une fois, est-ce un choix (il est venu à l’écriture du fait de son infirmité) ou bien est-ce que « les hommes ne peuvent s’empêcher de chercher quelques solides raisons d’exister ? ». Chez Shi Tiesheng, point de bonheur facile : la mort, l’infirmité, la tentation du suicide et le poids de l’existence s’insinuent à chaque ligne, en posant chaque fois les questions essentielles.

Les auteurs dont je vous ai parlé ici ne sont pas forcément les plus connus, ni les plus faciles à lire ; ils ne dénoncent pas nécessairement la politique ou la censure que subissent les intellectuels en Chine. Mais ils représentent de la jeune génération briseuse de tabous dans la Chine culturelle post-Mao : la nouvelle Chine.

Bibliographie :
Chine : Culture et traditions, Jacques Pimpaneau, Éditions Philippe Picquier
Shanghai, fantômes sans concession, Collectif, Éditions Autrement
La Ville de pierre, Guo Xiaolu, Éditions Philippe Picquier
Fatalité, Shi Tiesheng, Gallimard, coll. Du monde entier

Et aussi…

La Montagne de l’âme, Gao Xingjian, Éditions de L’Aube
Beaux seins, belles fesses, Mo Yan, Seuil, coll. Cadre vert
La Mare et La Longue Attente, Ha Jin, Seuil et Points
Porte de la paix céleste et La Joueuse de go, Shan Sa, Folio
Chine : Histoire de la littérature, Jacques Pimpaneau, Éditions Philippe Picquier
Balzac et la petite tailleuse chinoise, Dai Sijié, Folio
Le Rêve dans le pavillon rouge (2 tomes), Cao Xueqin, La Pléiade
L’Éternité n’est pas de trop, François Cheng, Le Livre de Poche
Les Bonbons chinois, Mian Mian, Points
La Chine à petite vapeur, Paul Théroux, Grasset, coll. Les Cahiers rouges
Quatre mille marches : Un rêve chinois, Ying Chen, Boréal
Jung Ping Mei. Fleur en fiole d’or, Collectif, Folio (2 volumes)

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