Lettres indiennes

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D'une spiritualité raffinée, l'Inde fascine tant pour ses saris colorés et son Taj Mahal que pour sa littérature, épique, sensuelle et luxuriante. Lire le Mahābhārata ou le Rāmayāna constitue certes une belle porte d'entrée au pays du Gange. Néanmoins, il existe une autre voie pour en saisir l'essence ; celle empruntée par une génération montante de romanciers indiens contemporains écrivant de par le monde qui, de leur plume envoûtante, guident le voyageur-lecteur au cœur d'une contrée vieille de cinq mille ans. Plus que jamais, l'air du temps fleure le santal.

LE VEILLEUR SUR LE SEUIL

Bombay, de nos jours. Vishnou l’homme agonise sur le palier de l’immeuble dont il fut jadis l’homme à tout faire. Gisant aux portes de l’au-delà, assailli de souvenirs qui ne sont peut-être qu’hallucinations, il rêve : serait-il le dieu dont il porte le nom ? Du rez-de-chaussée au troisième étage, alors qu’autour de lui éclatent des querelles domestiques entre quatre familles minées par une viscérale intolérance religieuse, une force invisible le guide vers le toit. Vishnou quitte lentement son enveloppe charnelle et assiste, spectre impuissant, à la débâcle de son monde.

La Mort de Vishnou (Seuil) est une bouillante allégorie sur la mutation de l’âme et l’illumination spirituelle. Vishnou est la divinité la plus adorée de l’Inde ; attentif aux souffrances humaines, il amène le monde à évoluer, en préserve l’équilibre et permet aux fidèles d’atteindre le nirvana. Sa dixième incarnation humaine, Kalki sur son cheval blanc, arrivera avec la fin des temps. En fait, l’œuvre de Manil Suri se démarque par une thématique séculaire qui se déploie dans une société moderne malsaine, individualiste et obtuse. L’action, située dans le microcosme d’un édifice de la capitale — plaque tournante de la production cinématographique du pays —, permet à Suri de coucher sur papier un de ces longs métrages tant appréciés des Indiens : son roman, carburant à la romance, la violence et la musique, amalgame adroitement démence et discernement. Professeur de mathématiques appliquées à l’université du Maryland, Manil Suri est né à Bombay en 1959. Écrit pour échapper à l’« horreur » de son métier, La Mort de Vishnou est la première facette d’une trilogie dont les tomes subséquents, La Naissance de Brahma et La Vie de Shiva, aborderont la nature des autres membres de la Trimurti (1).

« JE TE REVERRAI ! »

Mandalay, Birmanie, 1885. Cette année-là, la dernière famille royale birmane, incessamment exilée en Inde, voit Le Palais des miroirs, sa merveilleuse demeure regorgeant de trésors, pillée par la population. Terrées dans une chambre, la reine, ses filles et sa suite échappent au tumulte jusqu’à ce qu’un petit pillard surgisse dans leur antre. C’est Rajkumar, un orphelin indien de douze ans récemment échoué sur les rives de l’Irrawaddy. Au premier coup d’œil, il tombe éperdument amoureux d’une des suivantes, Dolly, elle aussi orpheline. Séparé d’elle par la révolte, il n’aura qu’un but sa vie durant : la retrouver.

Sur les cendres d’une dynastie s’élève la geste qu’est Le Palais des miroirs (Seuil), roman-fleuve prenant racine dans l’imperturbable courage de deux enfants solitaires. De leur union naissent trois générations d’hommes et de femmes durs comme le bois de teck qui, de Ratnagiri à Kuala Lumpur en passant par Rangoon, sauront exploiter les ressources naturelles de leur pays, faire fi des contraintes sociales afin de prendre leur place au soleil. Portée par d’éblouissants personnages et une majestueuse écriture, l’œuvre d’Amitav Ghosh, qui frise le chef-d’œuvre, est d’une portée universelle ; elle est la brûlante démonstration que le visage d’une nation se façonne à même celui de son peuple. Né à Calcutta en 1956, Amitav Ghosh est anthropologue et enseigne à New York, où il vit avec sa famille.

« UNE FOIS DE PLUS… NEE FEMME »

Rawalpindi, Inde indivisée, 1937. Roop est née un mardi sous la funeste influence de Mangal. À 17 ans, à demi sourde, un père ruiné, une mère décédée, c’est donc pour elle une façon de contrer sa qismat (2) que de devenir la seconde femme de Sardarji, un riche propriétaire sikh du double de son âge. Son mandat est clair : enfanter, mission qu’elle réussit à trois reprises sous l’œil jaloux de Satya, l’infertile première épouse. Les années passent, péniblement : elle doit céder ses enfants à sa rivale ; Sardarji, préoccupé par ses affaires, s’éloigne et le sol indien, à la suite de sa partition avec le Pakistan en août 1947, est gorgé du sang de milliers d’innocents.

Sous fond d’anarchie politique, La Mémoire du corps (Seuil) brosse un tableau très humain de la condition de la femme sikhe avant l’Indépendance. Symbolique et d’une douce cruauté, cette sensuelle épopée démontre avec finesse que les individus doivent s’unir pour survivre, et ce peu importe le sexe ou la confession. Servi par une écriture chatoyante, ce somptueux roman est un appel à la communion des âmes, un hymne à cette mémoire ancestrale transmise d’une génération à l’autre et qui, pour les femmes indiennes, n’est autre qu’un karma trop lourd à porter seule. Nouvelliste réputée née à Montréal en 1962, Shauna Singh Baldwin a grandi en Inde avant de s’installer aux États-Unis. Finaliste au prix Orange, La Mémoire du corps est récipiendaire du Commonwealth Best Book Award.

SECRETS DE FAMILLE

New Delhi, Inde, 1991. Obèse et cardiaque, Ram Karan est un fonctionnaire corrompu à l’emploi du département de l’Éducation. Alcoolique concupiscent tourmenté par d’illicites désirs, il amasse des pots-de-vin pour son protecteur, M. Gupta. Lorsque Rajiv Gandhi est assassiné, le précaire équilibre de l’univers de ce piètre pantin à la solde de politiciens trop puissants pour lui s’écroule ; ayant magouillé pour les deux partis politiques concurrents, Ram risque sa vie.

Sous le couvert de soulèvements politiques, le véritable drame d’Un père obéissant (L’Olivier) se joue dans le taudis que Ram partage avec Anita, sa fille veuve depuis peu, et Asha, sa petite-fille. Ayant succombé aux attraits de la fillette, il découvre en Anita sa plus farouche ennemie ; les meurtrissures du passé sont toujours inscrites sur l’ardoise et c’est sous son toit qu’il devra payer la note. En opposant froidement la déroute sociale au chaos familial, Akhil Sharma peint les bidonvilles de New Delhi tel un petit théâtre des horreurs. À la limite de l’insoutenable, ce récit de haine et de trahison fait le constat de la faillite culturelle et sociale d’un pays définitivement naufragé aux yeux de cet écrivain né en 1971 qui a émigré aux États-Unis à l’âge de huit ans. Après avoir été banquier à Manhattan, Sharma s’est consacré à l’écriture de ce premier roman, étonnamment mûr et couronné par le prix Pen Hemingway.

Au moment de mettre sous presse paraissaient deux autres grandes sagas indiennes à glisser sans faute dans le baluchon pour la suite du périple : Gora (Le Serpent à plumes/Motifs), de Rabindranath Tagore, lauréat du Nobel de littérature 1913 ; et Noces indiennes (Flammarion Québec), de la reporter Sharon Maas.

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(1) La Trimurti : Brahmā le créateur, Vishnou le conservateur et Shiva le destructeur.

(2) Alors que le karma — « principe fondamental des religions hindoues qui repose sur la conception de la vie humaine comme maillon d’une chaîne de vie » (cf. Petit Larousse 2001) —, réfère au fait que chaque existence est prédéterminée par les actes accomplis dans la vie précédente, la qismat représente plus spécialement le destin, ou le fardeau, qui échoit aux femmes d’une génération à l’autre.

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