Le réel imaginé

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Et si la réalité prenait tout son sens dans l'imaginaire? Et si la vraie vie n'était faite que d'un amalgame de fictions composites? À commencer par nos propres nom et prénom, une invention, déjà.

Huston, Nancy. Une écrivaine active, engagée, libre-penseuse qui annonce pourtant que «nous n’avons pas de nom  » réel « , un nom qui serait «vraiment nous». C’est l’exemple qu’a aussi voulu donner Romain Gary, alias Émile Ajar, qui, à partir d’un nouveau nom et d’un nouveau prénom qu’il s’est inventés, a brouillé les cartes d’une société entière. La fiction fait partie de nous et, comme Huston l’explique dans L’espèce fabulatrice, l’être humain a besoin de se façonner du sens: «Nous seuls percevons notre existence sur terre comme […] une forme qui se déploie dans le temps, avec un début, des péripéties et une fin. En d’autres termes: un récit

Voilà ce qui fait de nous «l’espèce fabulatrice», celle qui a besoin de donner du sens à tout et qui se construit dans la narrativité qui, elle, trouve sa source dans l’imaginaire. Il n’y a jamais rien de vraiment réel puisqu’en lui-même, le réel n’est autre que l’idée qu’on se fait des événements, des gens et des choses, du monde tout autour. Le réel serait comme une toile abstraite, ne voulant rien dire en tant que tel et pouvant tout dire en même temps, selon l’angle où l’on se trouve et l’interprétation que l’on en fait. Huston tente de montrer le pouvoir de la littérature qui, davantage qu’une simple transposition ou qu’une psyché, «permet d’explorer l’intériorité d’autrui». En cela, le roman nous ouvre à la faculté d’empathie, puisqu’il donne à connaître la vie des autres, leurs motifs, leur mode de fonctionnement. Et par là, il nous ouvre aussi à tout un pan de nous-mêmes qui devenons, tout à coup, une partie d’un tout et non la figure centrale d’un point de vue unique.

C’est que le roman nous donne de la perspective. Il nous offre une galerie de personnages et de situations et cette multiplicité, cette diversité, ce foisonnement examiné en solitaire par le lecteur, sans qu’il soit partie prenante de l’histoire, lui donne le recul nécessaire à la réflexion et à la prise de conscience. La littérature permet ainsi de se voir à travers les autres et non par soi-même, en soi-même. Elle nous amène à relativiser, à ouvrir notre pensée, à élargir notre champ de vision.

La vie du roman
Alain Finkielkraut, philosophe et écrivain français, dit ceci dans Ce que peut la littérature: «Il n’y a pas d’accès au réel direct, pur, nu, dépouillé de toute mise en forme préalable. Il n’y a pas d’expérience sans référence: les mots sont logés dans les choses […]. Puisque la littérature est décidément toute-puissante, la question est de savoir à quelle bibliothèque on confie son destin.» En ce sens, il faut lire Logogryphe de Thomas Wharton pour entrevoir toutes les propositions qui entourent le livre car dans cette fiction, on comprend bien que les frontières du réel et de l’imaginaire sont loin d’être si précisément délimitées parce que, comme l’énonce Wharton, «on ne sait plus trop où finit le monde et où commence le livre, à moins que livre et monde n’aient changé de place».

De telle sorte qu’un roman peut avoir sa propre entité, sa propre condition et qu’il aurait justement quelque chose à voir avec la construction de notre propre existence. Encore plus, ses histoires vivraient et persisteraient en nous comme autant de facteurs rémanents qui composent notre vie réelle. Son influence aurait tout le poids qu’a la fréquentation de nos proches dans la vie de tous les jours. Toujours Wharton: «Chaque livre est doué d’une âme qui, avec le temps, devient indissociable de celle de ses lecteurs.» Ce qui n’est pas sans rappeler le Fahrenheit 451, de Ray Bradbury, où des personnages apprennent par cœur les pages d’un livre qui est sur le point d’être jeté au feu et deviennent ainsi porteurs de son message, évitant la mort du discours dans un monde devenu superficiel. Ici, c’est même la littérature qui sauve la réalité de nos vies.

Vortex
Il faut voir aussi que le roman nous donne la possibilité d’évoluer et de se penser autrement, d’entrevoir des façons de faire et des chemins différents, des avenues inexplorées, d’extrapoler un autre envers et un autre endroit. Pour ce faire, Suzanne Jacob dans Histoires de s’entendre nous suggère «d’aiguiser la perception du monologue intérieur» puisqu’il «est constitué de milliers de voix; c’est un réservoir infiniment vaste, large, riche, inépuisable, qui déborde de loin nos fiches identitaires». La spirale des pensées qui se déclenche dès qu’une histoire nous est contée est infinie, d’où l’importance de remplir son réservoir et d’enrichir nos vies de récits.

Ces mêmes récits en engendreront d’autres qui feront tourner la roue et apporteront du sens à nos existences. Nous aurons ainsi, grâce à l’expérience de la pluralité, plus de raisons d’être. Comme le disait Borges dans Fictions, en parlant de la Bibliothèque: «S’il y avait un voyageur éternel pour la traverser dans un sens quelconque, les siècles finiraient par lui apprendre que les mêmes volumes se répètent toujours dans le même désordre — qui, répété, deviendrait un ordre: l’Ordre.» L’espèce humaine a ainsi le pouvoir de créer du Sens, de l’Ordre, d’imaginer sa vie, de suppléer à l’ordinaire et au néant, tout cela par la seule force de son imaginaire et de ses récits fécondés.

Bibliographie :
L’espèce fabulatrice, Nancy Huston, Actes Sud/Leméac, coll. Un endroit où aller, 208 p., 25,95$
Logogryphe, Thomas Wharton, Alto, 200 p., 20,95$
Histoires de s’entendre, Suzanne Jacob, Boréal, 152 p, 16,95$
Fictions, Jorge Luis Borges, Folio/Bilingue, 376 p., 22,95$
Fahrenheit 451, Ray Bradbury, Folio/SF, 224 p., 10,95$

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