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L’Inde: Le géant aux mille parfums

L’Inde: Le géant aux mille parfums

Par Antoine Tanguay, Les libraires, publié le 06/06/2007
Dans la foulée des salons du livre de Francfort et de Paris où elle était à l’honneur, la littérature indienne a bénéficié au cours de la dernière année d’une extraordinaire vitrine dans le monde de l’édition francophone. Voilà une occasion inespérée pour un pays qui célèbre le cinquantième anniversaire de son indépendance en 2007.
Également nommé le Sous-continent, il est parfois difficile de se faire une image claire tant les préjugés, les mythes (pensons seulement aux hippies qui en véhiculèrent longtemps une image idyllique) et les approximations (surtout lorsqu’il est question de religion) abondent à son propos. En fait, en fouillant un peu, on se rend bien vite compte que «l’Inde éternelle» n’a jamais existé que dans les yeux des Européens et qu’elle a toujours été là, grouillant dans l’indifférence des plus puissants. Or, elle n’a jamais cessé d’évoluer et de se remettre en question. En outre, de tous les pays présents dans ce dossier du libraire, l’Inde reste sans contredit celui qui présente le contraste le plus brutal. D’un côté, la plus grande démocratie du monde sera dans quelques années la troisième puissance économique mondiale, grâce à son importance dans le développement des technologies de l’information tandis que de l’autre, elle abrite aussi un demi-milliard d’analphabètes et plusieurs centaines de millions de personnes y vivent sous le seuil de la pauvreté. Un tel contraste se répercute inévitablement dans la production littéraire de ce pays qui, sans être aussi abondante que sa formidable production cinématographique, montre qu’il y a encore un monde à découvrir.

Un pays pluriel
Mais avant d’aller voir ce que les écrivains ont à dire à propos de leur pays, il peut être intéressant de tenter d’en savoir plus sur les enjeux sociopolitiques aux racines fort complexes de ce pays soumis à plusieurs influences. Du côté des Éditions Albin Michel, on a eu la bonne idée de créer la collection Planète Inde avec, au nombre des nouveautés, deux titres intéressants: Une histoire de l’Inde. Les Indiens face à leur passé d’Éric Paul Meyer et Intouchables. Entre révoltes et intégration de Robert Deliège. L’ouvrage de Meyer propose un retour critique sur quatre mille ans d’histoire et dresse un portrait simple et accessible de l’influence des religions hindouistes et islamistes, tandis que celui de Deliège a le mérite de faire le point sur la situation de ces gens qui, malgré l’abolition des castes dans la constitution de 1950, doivent se battre pour obtenir le respect. Aux Éditions du Seuil, on voudra aussi découvrir Les Indiens. Portrait d’un peuple de Sudhir et Katharina Kakar, une synthèse des éléments constitutifs de l’identité collective de l’Inde et L’Inde. D’un millénaire à l’autre de Shashi Tharoor. Rédigé sur un ton personnel et remarquablement documenté, l’ouvrage de Tharoor a le mérite de s’arrêter seulement sur les cinquante dernières années de l’histoire de l’Inde, et permet ainsi de mieux saisir les bouleversements intenses qui ont changé de radicale façon le visage du pays. À ces lectures, on ajoutera Le Génie de l’Inde de Guy Sorman, récemment réédité au livre de poche, ou le journal de voyage d’un Européen sur le complexe tissu social et religieux d’un pays qui a fasciné pendant des centaines d’années les voyageurs et les anthropologues venus d’Angleterre et de France.

Pour en finir avec le Kâma Sûtra…
Tant qu’à lire sur l’Inde, l’occasion était belle de se plonger de façon sérieuse et non pas amusée dans un texte fondateur et pourtant incompris d’une grande majorité d’Occidentaux: le fameux Kâma Sûtra. Plusieurs disent le connaître, ou du moins en posséder une version illustrée dissimulée quelque part derrière une rangée d’ouvrages sérieux dans la bibliothèque, bien peu le lisent comme il se doit. Quand ils le lisent. Car le texte du Kâma Sûtra de Vâtsyâna Mallanâga, rédigé en sanskrit au IIIe siècle de notre ère, est plus que le plus vieux texte cochon du monde. En parcourant l’édition que proposent Wendy Doniger et Sudhir Kakar aux Éditions du Seuil, on y voit davantage qu’un simple guide des positions amoureuses, mais aussi toute une occasion de s’imprégner des règles de l’amour en société et de l’éthique sexuelle. On peut certes sourciller en lisant les conseils qui permettent à l’homme de se choisir une «femme de seconde main» ou de diriger sa dame au travers des étapes menant à l’accomplissement d’une fellation digne des dieux. On peut parfois avoir envie de lancer le livre au bout de ses bras, crier au scandale ou, au contraire, le garder pour en lire quelques passages au creux de l’oreille de madame ou monsieur. Peu importe: le Kâma Sûtra demeure un texte fascinant qu’il faut découvrir avec un œil d’historien ou de sociologue. L’érotomane, lui, sera d’ailleurs un peu déçu de l’édition proposée par le Seuil, puisqu’elle ne contient aucune illustration, mais plutôt tout un appareil critique qui en fait un essentiel pour quiconque dit s’intéresser à l’histoire de l’Inde.

... et revenir à la littérature
Les choses de l’amour étant ainsi réglées, replongeons dans la littérature avec un pavé publié aux Éditions Omnibus et constituant une belle introduction à notre (vaste) sujet: L’Inde. Des rêves, des peuples et des dieux. On y découvre quelques textes proposant une portrait de l’Inde vue par des yeux occidentaux (Kim de Rudyard Kipling ou L’Inde (sans les Anglais) de Pierre Loti), mais aussi La Maison et le monde de Rabindranath Tagore, un monument des lettres indiennes qui remporta le prix Nobel en 1913. Toujours au chapitre des classiques, mentionnons que pour acquérir une bonne culture en matière de romans indiens, il faut avoir aussi lu Amitav Ghosh (Le Palais des miroirs chez Points et Le Pays des marées chez Robert Laffont), Le Dieu des petits riens d’Arundhati Roy (Folio), La Moitié d’une vie de V.S. Naipaul (10/18), L’Équilibre du monde ou Une simple affaire de famille de Rohinton Minstry (Le livre de poche), et enfin Shalimar le clown de Salman Rushdie (Pocket).

Notons que Minstry et Rushdie sont nés en Inde, mais habitent désormais en Amérique du Nord. Cet exil est d’ailleurs une marque chez de nombreux écrivains indiens connus aujourd’hui: vous pouvez ne plus habiter l’Inde mais il semble que l’Inde, elle, vous habite toujours. Un des exemples les plus illustres demeure celui de Vikram Seth, qui signait récemment chez Albin Michel Deux Vies, une fresque familiale d’une remarquable profondeur offerte en hommage à son grand-oncle Shanti et à sa femme Henny Gardo, une Juive allemande. Il y a dans le récit de cet amour improbable menacé par le nazisme matière à révélation. Un grand roman sur l’esprit de famille, l’intolérance et la passion.

Toujours au nombre des écrivains qui ont des origines indiennes mais qui vivent désormais sous d’autres cieux, mentionnons les cas d’Anita Rau Badami et d’Anosh Irani, tous deux établis au Canada où, on le sait, une importante diaspora indienne est présente. Aux Éditions Philippe Rey, on publiait ce printemps leurs (très bons) romans jusqu’alors méconnus des lecteurs français: Le Chant de la cité sans tristesse d’Anosh Irani, une sorte d’Oliver Twist en Inde qui remporta un grand succès un peu partout dans le monde et Entends-tu l’oiseau de nuit d’Anita Rau Badami, le récit de trois femmes intégrées à la société canadienne, mais qui doivent vivre avec les spectres d’hier et le poids de la tradition.

L’Inde inconnue, l’Inde insolite
Pour clore ce survol de la littérature indienne contemporaine, il ne faudrait pas oublier le nombre croissant de romans qui montrent un visage de l’Inde résolument moderne et parfois empreint d’humour et d’insolite. Ainsi, Les après-midi d’un fonctionnaire très déjanté d’Upamanyu Chatterjee (Robert Laffont, coll. Pavillons Poche) représente une satire mordante de la société indienne vue à travers les yeux d’un jeune lettré qui doit se plier à la lourdeur de l’administration en province. Du même auteur, on pourra aussi lire Nirvana mode d’emploi, paru il y a quelques semaines chez Joëlle Losfeld. Toujours sur le mode de l’humour, Les Fabuleuses aventures d’un Indien malchanceux qui devint milliardaire de Vikas Swarup a attiré l’attention de la critique et remporté le Prix Grand public-Salon du Livre lors du dernier Salon du Livre de Paris. Il est vrai qu’il est difficile de résister à l’esprit pétillant de cette histoire d’un petit gamin né dans la misère qui, contre vents et marées, va faire son chemin dans la vie et croiser des personnages hauts en couleur. Une lecture vivifiante qui jette un regard neuf sur l’Inde moderne sans sombrer dans la caricature ou le règlement de comptes. Le Jardin des délices terrestres d’Indrajit Hazra navigue entre Bombay et Prague et nous fait reconsidérer notre vision de la jeunesse indienne. La bande dessinée Calcutta de Sarnath Banerjee (Denoël Graphic) est sans doute la première œuvre du neuvième art indien qui mérite de passer à l’histoire tant l’imaginaire qui s’y déploie est prodigieux: un roman graphique drôle et touffu par un auteur qui n’a pas fini de faire parler de lui. Enfin, Babyji d’Abha Dawesar relate les aventures que vivent trois femmes (une lycéenne, une bonne et une divorcée) avec Babyji, décrite comme une «Lolita indienne», adepte de physique quantique qui n’hésite également pas à s’adonner aux plaisirs de la chair. Dans ce roman, Dawesar brise plusieurs tabous, signant du même coup un roman d’une grande fraîcheur, essentiel au renouvellement de l’image que nous avons de la jeunesse et de la condition des femmes en Inde. Cinquante ans après son indépendance, ce pays aux mille parfums et aux contrastes frappants a bel et bien les pieds dans le XXIe siècle et à travers sa littérature, il montre qu’il n’a pas fini de faire parler de lui.


Bibliographie :
Une histoire de l’Inde. Les Indiens face à leur passé, Éric Paul Meyer, Éditions Albin Michel, Coll. Planète Inde, 368 p., 34,95$ Intouchables. Entre révoltes et intégration, Robert Deliège, Éditions Albin Michel, coll. Planète Inde, 266 p., 29,95$ Les Indiens. Portrait d’un peuple, Sudhir et Katharina Kakar, Seuil, coll. Biographies-Témoignages, 254 p., 35,95$ L’Inde. D’un millénaire à l’autre (1947-2007), Shashi Tharoor, Seuil, 476 p. 46,95$ Le Génie de l’Inde, Guy Sorman, Le livre de poche, 334 p., 12,95$ Kama Sûtra, Vâtsyâyana Mallanâga, Seuil, coll. Sciences-humaines, 430 p., 44,95$ L’Inde. Des rêves, des peuples et dieux, Collectif, Omnibus, 1056 p., 47,95$ Shalimar le clown, Salman Rushdie, Pocket, coll. Pocket Best, 588 p., 14,95$ Deux Vies, Vikram Seth, Éditions Albin Michel, coll. Grandes traductions, 592 p., 34,95$ Le Chant de la cité sans tristesse, Anosh Irani, Éditions Philippe Rey, 238 p., 32,95$ Entends-tu l’oiseau de nuit ?, Anita Rau Badami, Éditions Philippe Rey, 336 p., 32,95$ Les après-midi d’un fonctionnaire très déjanté, Upamanyu Chatterjee, Éditions Robert Laffont, coll. Pavillons poche, 542 p., 16,95$ Nirvana Mode d’emploi, Upamanyu Chatterjee, Éditions Joëlle Losfeld, coll. Littérature étrangère, 464 p., 58$ Les Fabuleuses Aventures d’un Indien malchanceux qui devint milliardaire, Vikas Swarup, Belfond, coll. Littérature étrangère, 366 p., 29,95$ Le Jardin des délices terrestres, Indrajit Hazra, Le livre de poche, 244 p., 11,95$ Calcutta, Sarnath Banerjee, Denoël Graphic, 286 p., 45,95$ Babyji, Abha Dawesar, Éditions Héloïse d’Ormesson, 448 p., 41,95$
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