Kate Atkinson : La Souris Bleue

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Tout tourne autour d'une peluche bleue en forme de souris qui, au fil de l'intrigue, passe de l'état de jouet préféré à celui de pièce à conviction, restée introuvable pendant trois décennies. À la suite de sa réapparition soudaine, la peluche devient un indice menant à la sordide révélation de l'identité du meurtrier. Traversé par l'idée de la vérité (dévoilée ou tue), La Souris Bleue constitue un chassé-croisé basé sur trois morts violentes ayant annihilé toute possibilité d'un avenir heureux pour les proches des victimes. Ces crimes ont en commun d'être non résolus : le corps n'a jamais été retrouvé ou l'assassin s'est échappé.

L’assise du récit est la disparition d’Olivia, 3 ans, la cadette des quatre filles d’un mathématicien renfrogné et d’une femme au foyer frustrée. Une nuit de l’été 1970, la petite dort avec Sylvia dans une tente située dans l’arrière-cour de leur maison. Lorsque l’aînée se réveille, au petit matin, Olivia a disparu, emportant avec elle Souris Bleue. Fin de l’histoire : on ne verra plus jamais la fillette. Vient ensuite le poignant drame que vit cet avocat obèse, Theo, dont la fille chérie, au cours de son premier jour de travail au cabinet de son père, est tuée par un fou furieux. Puis, finalement, il y a Michelle, cette jeune maman vivant dans une masure avec un bébé braillard qui, dans un accès de folie, fend le crâne de son mari avec une hache. Cinquième opus de Kate Atkinson, La Souris Bleue est sans conteste son meilleur roman, le plus brillamment construit et le plus riche de sens ; il appartient à ce type de récit qui, une fois la lecture terminée, laisse une forte impression, sorte de mélange de tristesse et de bonheur, qui perdure des jours durant. En fait, depuis Dans les coulisses du musée (prix Whitbread et du Meilleur livre de l’année 1996 selon Lire), une saga familiale drôle et émouvante, l’auteure anglaise a maintes fois démontré son savoir-faire. Fine observatrice, elle se plaît à analyser l’amour unissant les membres d’une même famille, la passion liant deux amants et les failles qui révèlent autant la
faiblesse que la force des caractères. De même, Atkinson jette un regard narquois mais très juste sur les maux de notre société. Il importe également de savoir que la romancière affectionne les histoires se déroulant à diverses époques et qu’elle maîtrise à merveille les allers-retours dans le temps, comme en fait foi La Souris Bleue. L’auteure est d’ailleurs très fière de ce dernier ouvrage, qu’un quotidien britannique a qualifié de « roman policier littéraire d’une extraordinaire complexité », un genre que l’écrivaine a toujours voulu explorer : « Parfois, il est difficile de déterminer l’origine d’un roman. Pour La Souris Bleue, je n’avais pas vraiment pensé à écrire une histoire dans laquelle un détective privé enquêterait sur un meurtre. J’ai plutôt commencé avec Amelia et Julia, deux personnages que je destinais à un récit légèrement différent, mais qui, à un certain moment, sont entrés dans cette histoire », commente Atkinson. De plus, cette dernière avoue que l’écriture de ses autres ouvrages, Dans les replis du temps, Sous l’aile du bizarre et C’est pas la fin du monde, s’est avérée plus ardue.

Trente ans après le drame, le lecteur retrouve donc Amelia et Julia, qui embauchent un détective privé de Cambridge pour que la lumière soit enfin faite ; inopinément, Souris Bleue a refait surface — et l’endroit où la peluche était cachée laisse présager les pires révélations sur le compte de leur propre famille. Récemment séparé, Jackson Brodie est davantage occupé à établir une relation harmonieuse avec sa fille, dont il partage la garde, que par le dossier que ces deux bonnes femmes lui ont confié. Pourtant, entre ses clientes et lui se développera une forte relation d’amitié et, à mesure que l’enquête avance et que les vieux mensonges ne tiennent plus, chaque membre du trio voit son existence complètement transformée. Car contrairement à ce que l’on aurait pu croire, ce ne sont pas les parents qui ont été le plus marqués par la disparition d’Olivia, mais bien ses grandes sœurs, qui l’adoraient. Et c’est Sylvia, aujourd’hui retirée dans un cloître, qui détient la clé du mystère… De plus, Cambridge étant une petite ville, Jackson aidera aussi Theo à faire la lumière sur le meurtre de sa fille. Le détective, dont le lecteur découvrira au compte-gouttes le lourd secret qu’il cache depuis l’enfance, dénichera la seule personne capable d’identifier le tueur. Enfin, l’ex-avocat pourra dormir en paix ! Finalement, dans le cas de Michelle, qui se fera appeler Caroline à sa sortie de prison, son histoire est davantage développée en parallèle. Élaborée de façon plus indépendante, il est d’ailleurs presque possible de la lire en filigrane des autres récits ; un effet que recherchait, plus on moins inconsciemment, Kate Akinson : « J’aime beaucoup Julia (et Jackson, bien sûr), mais mon personnage favori est Michelle/Caroline, et plus spécialement lorsqu’elle est Caroline. Je lui ai accordé moins d’espace qu’aux autres personnages, mais, dans un certain sens, cela l’a rendue plus intéressante. De plus, je n’ai aucune idée de ce que lui réserve son avenir », explique-t-elle. Éloge de l’amour parental et réflexion sur quelques tristes aspects du monde moderne, notamment les nourritures rapides et les modes du genre « Britney Spears », La Souris Bleue est empreint d’une belle nostalgie. En effet, en remontant le cours des vies de ses protagonistes, l’auteure évoque d’autres temps où les gens étaient plus sereins, mais aussi plus naïfs. Traitant en premier lieu de la perte et du deuil, deux idées maîtresses dans l’œuvre d’Atkinson, ce roman exceptionnel, dont l’univers s’apparente à ceux de Niall Williams, Barbara Gowdy ou Lucía Extebarría, propose également un message de délivrance et d’espoir.

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