Karl Ove Knausgaard : La chambre du fils

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Lors d’une entrevue en 2014, Karl Ove Knausgaard tentait d’expliquer le processus d’écriture romanesque. Selon lui, « l’écriture vise à créer une chambre qui permet de s’exprimer. C’est ce qui constitue l’essence de l’écriture. C’est l’endroit d’où on peut dire les choses ». Pour les lecteurs de « Mon combat », cette chambre est familière. Qu’elle soit celle de son adolescence où il se cache des rages de son père et s’isole dans la lecture et dans la musique ou qu’elle soit celle qui, plus tard, devient sa chambre d’écriture, dans ce petit appartement qu’il loue, tout de cela nous est familier. De ces chambres, celle du fils, puis du père devenu, naissent dans la solitude l’écriture et la possibilité même de l’expression.

Karl Ove Knausgaard est né à Oslo en 1968, et est maintenant père de quatre enfants. Ute av verden (« Hors du monde »), son premier roman, non traduit en français, publié en 1998, lui rapporte le prix norvégien de la critique.En 2004, En tid for alt (« Un temps pour chaque chose ») lui attire aussi des éloges. Également non traduit, ce deuxième roman met en scène anges et personnages bibliques.

Puis, il y a l’œuvre, cette grande œuvre. D’abord, ce titre, provocateur, « Mon combat », référence cynique à l’exercice hitlérien des années 30. Cette hexalogie – cycle de six volumes de plus de 3500 pages, rédigé de 2008 à 2010, parfois au rythme de vingt pages par jour – témoigne d’un irrésistible besoin de dire. De dire cette vérité si longtemps cachée. Dans plusieurs entrevues, Knausgaard a confié que le point d’entrée, la raison d’être des six romans qui composent le cycle « Mon combat », demeure son incapacité à parler de son père par la fiction. Un être tyrannique, contrôlant et amer : e figure ne pouvait être plus vraie que celle qu’il a été.

C’est d’ailleurs de là que naîtra, en partie, le scandale causé par la parution de ces romans. D’abord, le premier tome, La mort d’un père, dresse le portrait de la « tyrannie ordinaire » qu’exerçait son père sur la maisonnée. De plus, celui-ci mourra dans une déchéance totale, point final d’un alcoolisme incontrôlé. À la suite de cette exposition publique, la famille de son père coupe les ponts avec l’auteur, qualifiant son cycle de « littérature de Judas ».

Par ailleurs, ses livres ne heurtent pas seulement sa famille paternelle. Sa première épouse, Tonje, apprendra dans ce même premier roman que l’auteur l’avait trompée. Dans Un homme amoureux, c’est sa deuxième femme, Linda, de même que ses enfants et ses amis, qui se retrouvent malgré eux au centre de la polémique. Effectivement, dans ce roman fabuleux, Knausgaard expose entre autres les problèmes psychiatriques de son épouse, ses problèmes matrimoniaux et ses propres remises en question existentielles quant à la paternité. Il confiait de surcroît, et sans surprise, qu’il appréhende le jour où ses quatre enfants liront l’hexalogie par eux-mêmes.

On se laisse happer par « Mon combat » sans s’en rendre compte. Pourtant, cette œuvre devrait repousser le lecteur : le narrateur est un pleutre antipathique, hypersensible, mais qui, par égoïsme, peine à comprendre les sentiments de ceux qu’il côtoie. L’histoire se perd, de façon inélégante, dans les détails du quotidien; les phrases s’enchaînent, sans poésie. Et pourtant, cette écriture crée l’accoutumance. Pour preuve, en Norvège, pays de cinq millions d’habitants, l’hexalogie « Mon Combat » s’est écoulée à près de 450 000 exemplaires. Mais il faut le répéter : au-delà de la controverse, ce cycle demeure une entreprise littéraire exceptionnelle. Si le premier livre traite de la mort et de la perte comme cela a rarement été fait, le deuxième tome met entre autres en lumière les incertitudes et la vulnérabilité de son protagoniste avec une honnêteté sans compromis. On en vient à s’enticher de ce Knausgaard égoïste, certes, mais attachant par son authenticité.

Il faudra pourtant patienter pour la parution en français du troisième tome, l’éditeur Denoël en ayant fixé la parution pour le début 2016. Le cycle complet de « Mon combat » sera traduit, toutefois la traduction des autres œuvres de Knausgaard n’est pas au calendrier pour l’instant. On peut d’ailleurs comprendre pourquoi. À la lecture de En tid for alt (« Un temps pour chaque chose »), roman qui précède son hexalogie, on ne peut que reconnaître l’auteur à travers ses personnages. On devine à travers leur hypersensibilité, la sienne; à travers leurs conflits, les siens. L’œuvre devient l’auteur et fait ainsi disparaître l’effet de fiction. Knausgaard confie même, à la fin du sixième tome de « Mon combat », qu’à partir de cet instant, il n’est plus un auteur.

Pourtant, ces 3500 pages qu’il a laissées prouvent le contraire. Il a peut-être fermé la porte de cette « chambre » romanesque, mais on trouvera toujours dans celle-ci, véritable archive de l’intime, ces vies, tracées à l’encre, perles d’immortalité.

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