Japon: Gambatte!

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Si un événement a marqué les esprits en 2011, c’est bien le séisme, et le tsunami le talonnant, qui a frappé le nord-ouest du Japon. Alors que les habitants de Fukushima et des environs se sont réfugiés dans des lieux qu’ils espèrent plus sûrs, la menace, elle, plane toujours. Cette menace d’explosion radioactive, les experts la situent entre les tragédies de Tchernobyl et de Three Mile Island. La secousse du 10 mars aura duré à peine deux minutes, mais elle restera gravée dans la mémoire collective et dans l’esprit de tous les citoyens du monde, qui partagent avec le Japon peur et douleur.

J’ai vécu au Japon jusqu’à 3 ans et y suis retourné à l’âge de 31 ans. Ça a été le coup de foudre, si on peut employer cette expression pour décrire l’état amoureux d’un amnésique qui retomberait en amour avec une femme qu’il a perdue et qu’il retrouve en croyant la voir pour la première fois! À partir du Canada, j’avais peu de choses à me mettre sous la dent. Des bluettes. La mélodie du film Merry Christmas, Mr. Lawrence, Kitchen de Banana Yoshimoto, Love Letter d’Iwai Shunji avec sa magnifique bande sonore musicale.

Quelque chose de violemment beau s’est emparé de moi quand je suis rentré au Japon en 1993. Mon moi de cendres s’est senti renaître comme un phénix. Inoubliable, ce soir d’été sur une colline de Hiroshima à regarder scintiller les lumières du centre-ville au loin. Magnifique, le bleu profond de la mer contre les remparts de pierre de Kōbe. Et Nara, l’inénarrable Nara, ses nuits comme du velours, ses matins de satin comme la poudre des ailes de papillon.

Je ne suis pas un coureur de musées, de monuments historiques, de culture et de traditions académiques. Mes moments de plus grande satisfaction sont ceux où je me sentis fondre dans le quotidien japonais, à une table de café. J’adore fréquenter les depaatoo, leurs grandes surfaces aseptisées, les escaliers mécaniques qui montent et descendent, les postes d’écouteurs du rayon de musique où on échantillonne des tubes de l’heure, comme cette chanteuse de J-pop que je n’ai jamais réussi à identifier et dont les vers me hantent («Dance with me… for eternity») ou des classiques comme «Moon River», chanté par Audrey Hepburn.

Et bien sûr, j’aime fréquenter la librairie Kinokuniya, autant pour son rayon des magazines que pour ses livres sérieux. Venez avec moi. Montons dans l’ascenseur. C’est le cinquième, on sort. Si vous ne lisez pas le japonais, suivez-moi vers le rayon des livres anglais et français au fond, à gauche. Si vous vous intéressez au Japonica, vous trouverez en traduction: Le fleuve sacré, d’Endo Shusaku, Jeux de famille et Berceau au bord de l’eau de Yu Miri, Le jeu du siècle de Oe Kenzaburo, La danseuse d’Izu de Yasunari Kawabata, Traversée de la neige de Miyazawa Kenji, Les bébés de la consigne automatique et Bleu presque transparent de Murakami Ryu, et les incontournables Les amants du Spoutnik, La ballade de l’impossible, Danse, danse, danse et Chroniques de l’oiseau à ressort de Murakami Haruki.

Il y a ce mot en japonais, «Gambatte» (qui signifie «Bon courage»). En ce temps de catastrophes que traversent actuellement les Japonais, il prend tout son sens. En lisant sur Internet la notice biographique de Miyazawa Kenji, j’apprends que l’année où il est né, il y eut un tsunami (20 000 morts), un tremblement de terre, et d’autres désastres ravageurs. Je l’ignorais. Mais j’admire la spiritualité de Miyazawa, sa modestie qui nous fait renouer avec les valeurs élémentaires et essentielles de la vie, comme les fruits de Cézanne dont nous parle d’outre-vie Marie Uguay. Et si je préfère l’écriture du Nobel Oe Kenzaburo au style brillant et virtuose de Mishima, c’est parce que Oe (que j’ai un jour croisé au septième étage du grand magasin Takashimaya de Shinjuku) a traversé le désastre, a traversé le feu, pour en sortir tel «un homme debout». Sa réflexion va à l’essentiel de ce que signifie l’être humain. Des titres? Notes de Hiroshima, Une famille en voie de guérison, Dites-nous comment survivre à notre folie, Une affaire personnelle, Une existence tranquille. J’ai beaucoup aimé son recueil d’allocutions réunies sous le titre Moi, d’un Japon ambigu, qui paraphrase le titre d’un discours de Kawabata, opposant deux époques, deux conceptions (l’éthique contre l’esthétique, pour simplifier).

Les Japonais forment un peuple qui a traversé beaucoup de tragédies, certaines provoquées par sa propre idéologie (impérialisme, annexion militaire) mais d’autres, tout à fait indépendantes de sa volonté. Qu’il y ait eu des militaires sadiques ou fous (classe A des criminels de guerre), ce sont presque toujours des innocents qui en paient le prix. Je pense à la jeune Sadako qui est morte avant d’avoir fabriqué sa millième grue de papier.

Murakami Haruki, que j’admire pour sa façon de m’intéresser à une recette de cuisine, a aussi consacré un livre à Kōbe dont le titre français est Après le tremblement de terre. Je ne l’ai pas lu, mais j’ai un ami japonais qui a perdu une amie dans ce tremblement de terre dévastateur. Il a aussi écrit Autoportrait de l’auteur en coureur de fond. L’éthique du romancier est aussi, dans son cas, l’éthique du marathonien qui doit traverser une épreuve dont peu de mortels sont capables.

Une partie du Japon doit se reconstruire. Renaître de ses cendres, de ses décombres. Mes amis japonais sont en sécurité, heureusement. Courage!

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Né au Japon de parents coréens, Ook Chung est un écrivain que les terres canadiennes ont adopté alors qu’il n’avait que 27 mois. Détenteur d’un doctorat en littérature française, il enseigne actuellement cette matière au Cégep du Vieux-Montréal. Son plus récent ouvrage, Contes Butô, est paru en 2004 à l’enseigne de Boréal, et il fut pour cette œuvre qualifié par La Presse de « virtuose de la fabrication littéraire ». Auteur émérite (prix John-Glassco pour la traduction de Le champ électrique de Kerri Sakamoto, et Prix littéraire Canada-Japon 2002, pour Kimchi), il publiera cet automne La trilogie coréenne, autofiction relatant son expérience en tant que Canadien d’origine coréenne. Outre l’écriture, Ook Chung mentionne que sa principale passion reste son fils de 5 ans.

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