Haïti 2004

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Le 1er janvier 2004 marquait le bicentenaire de la proclamation d'Indépendance d'Haïti. Les esprits chagrins n'auront pas manqué de souligner les sempiternelles déveines des fils et des filles de Toussaint-Louverture en cette année qui aurait dû être glorieuse, mais qui a débuté avec une énième crise politique pour se terminer avec la catastrophe naturelle des Gonaïves, pourtant annoncée de longue date. Maigre consolation, mais consolation tout de même pour Haïti : il restera toujours l'expression artistique comme preuve de l'esprit indomptable du singulier petit peuple, à commencer par la littérature, toujours prodigue en surprises…

Des nouvelles de Milo

Il y a déjà deux ans qu’Émile Ollivier, que ses proches appelaient affectueusement Milo, nous a quittés pour des cieux supposés meilleurs. Faut-il remercier ces cieux-là justement qu’il ait confié quelques inédits aux bons soins de sa veuve et lectrice de toujours, Marie-José Glémaud ? Premier de ces romans posthumes, La Brûlerie constitue sans contredit le point d’orgue de la production littéraire haïtienne de cette année 2004 — et par extension de la production québécoise à laquelle Ollivier participait corps et âme.

C’est une insolite faune qui arpente les rues de Côte-des-Neiges, le Bronx montréalais, dont le lieu de ralliement est ce petit café, siège du ministère de la Parole. Il y a Jonas Lazard, narrateur de La Brûlerie, et tous ses compatriotes exilés dont la Marquise Loana, Dave Folantrain, Jacques Pellissier et, seul natif de la terre québécoise, Dionysos d’Acapulco. Et puis, il y a l’Absent, le défunt Virgile, qui fut prisonnier en Haïti, militant à Cuba puis concierge à Montréal ; Virgile à jamais hanté par le remords d’avoir par inadvertance indiqué aux macoutes où trouver son frère, ennemi du régime. Et il y a aussi Cynthia, la fille de Virgile et de la défunte Naomi, elle aussi militante, décédée lors des émeutes de la Place Tiananmen. Tous ces gens nous sont présentés à travers les yeux de Lazard, qui semble brisé par la conscience de l’impossibilité du retour chez lui, là-bas, mais réticent à s’enraciner ici. Alors il promène son regard perçant dans la ville et palabre, de tout, de rien, des femmes qui passent, de la vie qui n’a pas de sens. Il attend la mort, lui aussi, convaincu « qu’il est plus facile de s’évader d’Alcatraz que de s’évader de Côte-des-Neiges ».

Davantage que le testament littéraire d’un des plus illustres romanciers qu’Haïti ait offert aux lettres mondiales, ce livre est un condensé de l’œuvre, de l’art d’Émile Ollivier, où l’on retrouve avec un brin d’émotion son rire grave et sonore, sa lucidité aux allures de blessure et son sens du tragicomique. À ce qu’on a appris, La Brûlerie serait le premier tome d’une trilogie projetée et dont au moins un autre volet serait achevé. Grâce soit rendue à Marie-José Glémaud de nous faire partager ces nouvelles de Milo.

L’en-dehors et l’en-dedans

À la différence d’Ollivier, qui a quitté Haïti adulte, la romancière américaine Edwidge Danticat vit loin de son île natale depuis l’âge de douze ans, ce qui change la perspective. Comme bien des jeunes d’origine haïtienne, elle a grandi dans une sorte de privation de la mère patrie qui l’a menée à une quête des origines qu’illustrent ses œuvres romanesques, à commencer par La Récolte douce des larmes. Ce roman historique a pour toile de fond le massacre des travailleurs haïtiens de l’industrie sucrière par les autorités de la République dominicaine en 1937. Vingt ans après son arrivée à New York où elle a grandi, Danticat est retournée dans son île pour y découvrir plaisirs et débordements qui lui étaient interdits dans l’enfance : le joyeux désordre du carnaval de Jacmel, débandade éminemment païenne et expression de tous les paradoxes de la terre d’Haïti.

C’est en compagnie du poète et éditeur Rodney Saint-Éloi (à qui l’on doit les récentes éditions des œuvres essentielles de Davertige et Carl Brouard, aux éditions Mémoire d’encrier) qu’elle a entrepris ce fascinant retour au pays natal dont elle nous donne à lire le carnet intitulé Après la danse. De la première escale dans un cimetière qui évoque tour à tour les aborigènes taïnos et arawaks, décimés par les conquérants européens, et les nègres enchaînés, régurgités par les vaisseaux négriers, jusqu’à la dernière page, Danticat jette un éclairage différent sur le legs tragique de la nation, le désastre politique et la pauvreté endémique. Elle aborde aussi la question de ces forces vitales que sont la spiritualité, les arts et la musique populaire, qui se donnent d’ailleurs la main dans cette manifestation cathartique annuelle qu’est le carnaval.

Mythique Haïti

L’Haïti de Jean-Marc Pasquet est encore plus fantasmée que celle d’une Edwidge Danticat, et pour cause : né d’un père haïtien exilé en Suisse et d’une mère russe, Pasquet a grandi entre l’Europe et l’Afrique, loin du désordre inextricable qui afflige la pauvre Haïti. Ce qui ne l’empêche pas de se sentir concerné par le sort de ce singulier petit peuple dont il se réclame. Intitulé Libre toujours, son troisième roman est un thriller initiatique aux accents mystiques dont l’intrigue alterne entre l’aube du XVIe siècle, époque de la colonisation de l’île par les Espagnols, et un futur proche, où Haïti apparaît comme le laboratoire des drames qui guettent la planète entière.

Tandis que d’une part, en 1536, un palefrenier européen et une jeune esclave noire tentent d’échapper aux Conquistadors et aux aborigènes qui les traquent, la découverte à l’orée du XXIe siècle d’un site archéologique taïno devient l’enjeu que se disputent un notable corrompu comme Haïti en
produit tant, des campagnards « vodouisants » et un géologue-enquêteur. Ce dernier sera presque malgré lui mêlé à la réalisation d’un rite du dernier chaman taïno. Complexe à souhait et, surtout, mené de main de maître, voici un livre d’un genre peu usité en Haïti, qui fera assurément date dans l’histoire déjà deux fois centenaire des lettres haïtiennes.

Bibliographie :
La Brûlerie, Émile Ollivier, Boréal
Après la danse : Au cœur du carnaval de Jacmel, Edwidge Danticat, Grasset
Anthologie secrète, Davertige, Mémoire d’encrier
Anthologie secrète, Carl Brouard, Mémoire d’encrier
Libre toujours, Jean-Marc Pasquet, JC Lattès

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