Ellie Wiesel : L’écriture de la mémoire

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Il y a bien longtemps qu'Elie Wiesel ne nous avait rien donné à nous mettre sous la dent. Et voilà que cet hiver, il nous offre une oeuvre qui fait se côtoyer la plus grande beauté et les choses les plus horribles : Le Temps des déracinés est un roman qui mène loin, très loin dans les entrailles de la bête humaine. Mais c'est un voyage qui en vaut la peine ; à travers la voix de Gamliel, c'est la mémoire de l'auteur qui refuse de se taire...

Elie Wiesel est décrit comme un romancier de l’angoisse et du doute. Sa démarche d’écrivain relève plus de la vocation que d’un quelconque tempérament d’artiste. C’est l’un des événements majeurs du XXe siècle qui l’a mené là où il est aujourd’hui : Wiesel est un survivant juif de la Seconde Guerre mondiale. Il est passé par les camps, a vu bon nombre des siens mourir, son peuple se faire engloutir par le raz-de-marée nazi. Son histoire, je ne vous la conterai pas. Wiesel l’a fait de manière saisissante dans son tout premier roman, La Nuit.

Témoigner est la mission qu’il s’est confiée :  » La mémoire est pour moi ce que la poésie fut pour Aristote : plus que l’Histoire, c’est elle qui contient la Vérité. Je sais qu’elle m’est indispensable. Pour écrire. Pour enseigner et partager. Sans elle, que serais-je ? Sans elle, la vie n’a ni sens ni destin.  » Ainsi, son œuvre littéraire a ses racines dans la mémoire des événements vécus par lui, ses proches, ses semblables. Dans … Et la mer n’est pas remplie, la seconde partie de ses mémoires, Wiesel se demande :  » Juif, je m’interroge sur le rôle de l’écrivain juif : être une voix pour dire quoi ? Pour inciter le lecteur à verser une larme de plus dans l’océan ? Que doit-il exprimer, quand et dans quel but ? Quelle histoire raconter ? Et à quel public ? « 

C’est donc d’un point de vue juif que Wiesel se place. Mais s’il se définit comme un témoin de l’Histoire, c’est au genre humain qu’il parle à travers ses œuvres. Pourtant, son propos quitte rarement le jardin clos du judaïsme. Juifs, ses personnages le sont toujours ; le discours, celui d’un survivant qui veut d’abord oublier puis ne pas oublier, et enfin se tourner vers la vie, trouver sa place. Pour toutes ces raisons, il est presque impossible de faire abstraction de l’expérience personnelle du romancier. Ses actions publiques, ses prises de position politiques sont comme la partition ténor de ses romans. Elles lui ont d’ailleurs permis d’être nommé Prix Nobel de la Paix en 1986.

Son écriture est un acte engagé. Son art, de l’art engagé. La raison d’être de ses écrits est intimement liée aux  » événements  » qu’ont subis les Juifs européens lors de la Deuxième Guerre.

Certes, on retrouve chez Wiesel un peu de la mentalité du survivant, un certain  » vous ne pouvez pas comprendre « . Non. On ne peut pas. Même s’en approcher. On ne peut que tenter de saisir de l’extérieur. Or, je crois que ses écrits visent ce qu’il y a de plus profond en l’humain ; ils montrent des figures de la haine, de la colère ou du pardon que l’on ne rencontre pas souvent sur des visages humains. L’auteur décrit un être déstabilisé, confronté à ce qu’il y a de plus noir en son l’âme, à la Peur, de soi, de l’Autre, de la fin, du vide.

L’identité juive est mutilée par les  » événements « . Sa quiétude est meurtrie par les querelles en Terre Sainte. Il est difficile d’être juif aujourd’hui. Difficile aussi de ne plus l’être. Mais au-delà de toutes ces questions, on trouve un être humain, seul, dénudé. Un homme décrit par un de ses semblables qui est d’abord allé très loin dans la perte de lui-même, puis dans sa reconquête. Un individu qui a été colonisé, puis qui a colonisé de nouveau son propre moi. Une fibre universelle vibre dans les écrits de Wiesel. Et elle vibre très fort dans son dernier roman.

Une forêt d’êtres blessés

Le Temps des déracinés… Ce roman est d’une grande beauté. Une beauté triste, certes, mais il s’en dégage une force qui nous fait à tout instant poser le livre sur les genoux, un doigt marquant la page, regardant un ciel indifféremment noir, bleu ou gris afin d’y projeter nos propres craintes, espoirs, interrogations. C’est l’un de ces romans qui écorche, qui laisse rarement intact.

De nouveau Wiesel donne la parole à des êtres meurtris, des survivants qui ne savent plus enfoncer des racines dans un sol riche. Encore une fois ses personnages regardent leur passé avec douleur, refusent que cela leur serve d’ancrage à la vie. Ils observent leurs souvenirs de loin, s’en détachent. Se coupent du tronc. Et c’est avec le vide sous leurs pieds qu’ils regardent vers le haut, vers les Autres. Ils sont instables. Ils sont ce que l’humain est de plus fragile. Debout en équilibre sur la pointe du doute, ils ne savent pas sur quel pied danser. Parmi ces personnes il y a Gamliel, Juif hongrois sauvé des eaux fascistes par la douce Ilonka, qui ne se laisse pas facilement oublier et dont le visage se superpose à celui d’une vieille Hongroise mourante dans un hôpital new-yorkais. Il y a les amis de Gamliel, le petit cercle de déracinés qui constituent la mémoire des événements tragiques aiguillonnant leur destin commun. Et il y a des femmes, bien sûr. Mystérieuses, douloureuses, insaisissables. Elles sont le vent qui agite les pensées de Gamliel le déraciné. Elles sont peut-être sa terre promise, là où il serait si bon de faire pousser des racines.

Bien de l’eau est allée à la mer depuis les premiers écrits de Wiesel. Au début plus proches du fait vécu, ils effleurent maintenant de plus près la complexe intériorité humaine. Ce sont des pétillements de joie, de tristesse qu’il met en scène ; mille questions sur soi, les autres ; mille angoisses, inquiétudes ; autant de profondes entailles dans l’écorce dont on relate la guérison, dont on admire les cicatrices. L’écriture de Wiesel est la même depuis le début. Les mots y sont toujours aussi lourds de sens. Mais ce dernier évolue. Bien des choses ont changé depuis le dilemme d’Élisha et de ses morts dans L’Aube, véritable chef-d’œuvre. La dureté de la vie, tout comme sa beauté, se voit décrite plus minutieusement à mesure que l’écrivain en découvre les multiples facettes. Son chemin dans les terres humaines est plus nuancé que jamais. À preuve, Le Temps des déracinés nous prend par la main, nous fait cheminer doucement dans les couloirs obscurs de l’âme d’un survivant qui revient de loin.

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