Edgar Hilsenrath : Le dernier des conteurs

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C’est en 2009, à l’occasion de la parution du roman Fuck America, qu’Edgar Hilsenrath entrait dans ma vie. D’emblée, le titre et la si remarquable couverture signée par l’illustrateur Henning Wagenbreth, dont le travail est influencé, « entre autres, par la gravure, l’imagerie des pays de l’Est et la culture pop », me permettaient d’entrevoir une expérience de lecture à la hauteur de mes attentes.

Mais à mes yeux la barre était haute. En effet, sur la quatrième de couverture, il était écrit que le roman s’inscrivait dans la lignée, entre autres, de John Fante et de Charles Bukowski, deux écrivains pour qui j’ai la plus haute estime. De solides conteurs d’histoires dans les sillages desquels beaucoup d’imitateurs et d’émules se sont embourbés pour se figer à jamais dans les pauvres ornières du trash pour le trash. Heureusement pour moi, je n’ai rien trouvé de tout cela dans le roman d’Hilsenrath. Au contraire, je faisais la découverte d’une voix singulière, d’un authentique romancier dont le récit, de toute évidence inspiré d’éléments autobiographiques, dépassait toutefois et largement l’exercice du simple témoignage. Le style d’Hilsenrath, cru, burlesque, alors qu’il traite d’un sujet grave – Fuck America racontant les déboires d’un immigrant juif rescapé de la Shoah fraîchement débarqué à New York au début des années 50 –, ajouté à cela, ses phrases courtes et son incroyable maîtrise du dialogue m’ont immédiatement fasciné. L’impression qu’il savait écrire ses histoires à la manière des caricaturistes les plus mordants, les plus satyriques, sachant débusquer avec une acuité déconcertante les gros traits de la bêtise humaine et de la brutalité du monde, ne m’a plus lâché et s’est même confirmée au fil des parutions qui ont suivi et que j’ai attendues avec une impatience aussi vive que l’enthousiasme avec lequel je les ai lues.

Le parcours hallucinant de cet écrivain allemand, confronté aux grandes atrocités de l’histoire du XXe siècle, y est pour beaucoup dans la teneur de son écriture. Seul enfant juif de sa classe à l’époque de l’arrivée d’Hitler au pouvoir, ce fervent lecteur des contes des frères Grimm a connu les humiliations, les exclusions, les déportations et l’exil sa jeunesse durant. Un chemin violemment cahoteux qui l’a conduit de la Roumanie à l’Ukraine, où son expérience du ghetto lui a fourni la si troublante matière première de son premier roman, Nuit. Puis, après la guerre, ce fut la Palestine, la France où, à Lyon, il retrouve sa famille dont il avait perdu la trace, les États-Unis, où il écrit et publie son premier roman, avant de retourner définitivement en Allemagne autour de 1975. Cet itinéraire a façonné chez Hilsenrath un rapport particulier au monde, un regard revenu de beaucoup de choses et qui transparaît de façon palpable dans tous ses romans à un point tel qu’il est susceptible d’être dérangeant pour certains esprits, comme en témoignent les réticences entretenues par ses éditeurs à l’idée de le publier en Allemagne. Rappelons qu’à l’époque, les lourds souvenirs de l’Allemagne nazie, portant la haine antisémite à un paroxysme effroyable, étaient encore sensibles et pouvaient éveiller de vives douleurs quelques décennies à peine après la fin de la guerre. Depuis, son œuvre a tout de même trouvé sa place en son pays d’origine.

Edgar Hilsenrath a donc mis au monde une œuvre qui témoigne des horreurs et de la bêtise du XXe siècle en mettant l’accent sur ceux qui en ont fait l’expérience en y jouant le rôle des victimes, sans pour autant les enrober dans un dégoulinant angélisme. Au contraire, cet admirable conteur a su créer des personnages pleins de travers et d’humanité, même dans ses récits les plus abracadabrants, comme dans Orgasme à Moscou, roman, à mon sens, le plus strictement burlesque de sa production, où la situation géopolitique mondiale du début des années 70 devient le flamboyant décor d’un vaudeville torride et grotesque nous trimballant de New York à Moscou en passant par l’Europe de l’Est, l’Arménie et Israël. Bref, la force de cet écrivain, dont le style paraît se renouveler à chaque roman, se trouve dans cette musique qui lui est propre, dans cette voix de conteur qui semble sans âge, racontant à l’écrit avec un naturel et une proximité propres à l’oralité. Que ce soit dans Le nazi et le barbier, grinçante odyssée d’un ancien SS converti en membre influent de sa communauté en Israël, dans Le conte de la dernière pensée, immense et troublant récit du génocide arménien, ou dans les autres romans cités plus haut, c’est toujours avec un plaisir immense que j’ai dévoré les histoires d’Edgar Hilsenrath. Le plaisir d’y retrouver ce mélange audacieux de lucidité et d’humour féroce, comme une ultime preuve de l’incroyable capacité de l’humour noir à se forcer un chemin parmi les plus absurdes atrocités et les plus veules des conneries afin d’en faire jaillir un peu d’intelligence et de sensibilité dans ce monde de brutes.

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