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Littérature étrangère

Le libraire - Numéro 86
De la honte plein la gueule

De la honte plein la gueule

Par Marie-Ève Blais, Monet, publié le 08/12/2014

La honte, d’Annie Ernaux et En finir avec Eddy Bellegueule, d’Édouard Louis, se répondent par leur regard sur la marginalité, sur certaines formes de violence envers la différence. Une violence souvent accentuée dans certains milieux plus précaires.

Ainsi, ces deux romans se ressemblent sur le discours et les réflexions qu’ils proposent, se faisant écho de diverses façons. D’abord, par le choix des auteurs de passer par la voie de l’autofiction et de l’autobiographie. Les personnages s’écrivent, ils sont les acteurs principaux de leur histoire (narrateur/je/auteur), processus qui leur permet de confronter des souvenirs troubles. Ici, le récit personnel s’accompagne d’un regard sur les réalités socioéconomiques, décryptant les structures sociales dans lesquelles les personnages évoluent. Plus spécifiquement, ils confrontent les dynamiques d’une violence présente dans les classes populaires. D’une part, celle-ci est dirigée envers les femmes vivant dans une situation précaire et, d’autre part, contre les traits féminins et l’homosexualité du personnage.

Annie Ernaux s’intéresse, avec La honte, à ce sentiment auquel elle fait face, très jeune, en regard de sa situation familiale et socioéconomique difficile. C’est au moment où son père frappe sa mère et la menace de mort qu’elle prend conscience du milieu difficile dans lequel elle grandit. Elle raconte comment cet « événement » brutal l’a fait entrer dans la honte. Il en va de même avec le livre En finir avec Eddy Bellegueule où, très jeune, le garçon aura à affronter l’image que les gens perçoivent de lui et de sa féminité, étant vue dans les couches plus populaires comme une honte et un symbole de déchéance. Il raconte la violence physique qu’il a vécue de la part de camarades de classe et le regard qui était posé sur lui. Les deux personnages, à travers des formes différentes d’agressions, éprouvent un sentiment d’humiliation. Ce qui les relie, c’est une violence subtile provenant de la société et de leur milieu familial.

Plusieurs thèmes sont récurrents, dans l’un et l’autre des romans : la précarité, le sentiment de honte, le désir de s’écrire. Le sentiment de honte pour Annie Ernaux se présente à travers ce qu’elle ressent après l’événement; du jour au lendemain, elle a peur que la violence refasse surface, que ça soit montré au grand jour. Elle prend conscience de la violence potentielle de son père. Dans son livre, Édouard Louis présente la honte qu’il a de son corps, de ses gestes qui l’associent au genre féminin. Il en viendra à vouloir cacher son corps et adoptera le plus possible des attitudes masculines en se fondant au paysage, en tentant de reconstruire son image. Il aura peur que les gens découvrent son désir pour les hommes.

Le style des deux textes est très épuré, les faits sont racontés simplement, sans exagération. S’entremêlent récit et réflexions montrant l’intérêt des deux auteurs pour la sociologie et le genre de l’essai.

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