Chine: Un dragon qui sommeille

12
Si tous s'entendent sur le terrifiant pouvoir sur le reste de l'économie mondiale qu'a su, en quelques années seulement, mettre à profit la Chine, on connaît bien peu ce qui s'y mijote du point de vue littéraire.

Quelques éditeurs francophones (Philippe Picquier et Actes Sud en tête) ont ouvert leur catalogue à des écrits qui nous renvoient la plupart du temps une image peu flatteuse de ce pays. Il semble qu’en Chine, l’acte d’écriture est plus souvent qu’autrement une dénonciation de l’injustice et de l’absurde d’une société déchirée entre l’idolâtrie du capitalisme et le respect d’un héritage culturel et spirituel dont l’éclat se ternit peu à peu. Au tournant des années deux mille, l’occidentalisation a fait des ravages importants dans l’inconscient de jeunes Chinois déconnectés de la «Chine d’hier», celle de Mao et de la révolution culturelle. Fait encourageant, quelques voix féminines se sont élevées et, en 2001, le public français pouvait découvrir les romans décapants de Mian Mian (Les Bonbons chinois, L’Olivier) et de Weihui (Shangai Baby, Philippe Picquier). Mais rapidement, leurs œuvres ont été qualifiées de puériles et sans fondement par certains critiques. Quant à Chi Li, une écrivaine née à Wuhan qui a délaissé la médecine pour se consacrer à l’écriture, elle dresse un portrait tout en nuances des relations de couple dans de courts romans comme Tu es une rivière, Trouée dans les nuages ou Triste Vie (disponibles dans la collection Babel chez Actes Sud). Certainement le regard le plus juste qu’il soit possible de découvrir sur la vie interne de la cellule familiale chinoise. De façon générale toutefois, la vision que nous renvoient les écrivains chinois de leur pays n’est pas très rose et, si l’on se fie à certaines études récentes qui démontraient le piètre état de santé de la littérature chinoise et les ventes catastrophiques de livres, l’avenir se décline plutôt sur des tons de gris et de noir.

Celui qui ne parle pas
En outre, malgré l’importance de la veine de romans réalistes jetant un regard cru et lucide sur la Chine contemporaine, il faut noter que la grande majorité des œuvres qui nous viennent de ce pays n’ont pas obtenu là-bas la réception voulue, lorsqu’elles n’ont pas été carrément censurées. Prenons l’exemple de Mo Yan, figure majeure de la littérature chinoise et porte-étendard d’une génération d’auteurs bien déterminés à lever le voile sur la part obscure de l’histoire de leur pays. Celui dont le nom de plume signifie «celui qui ne parle pas» a écrit à ce jour près de 80 romans, essais et nouvelles, dont seulement une petite partie nous est parvenue en traduction française aux Éditions du Seuil et chez Philippe Picquier. Articulée autour des thèmes des dérives du pouvoir, de l’attrait du sexe et de l’hypocrisie des mieux nantis, l’œuvre romanesque de Mo Yan pose un jugement sévère, mais non dénué d’humour sur une Chine qui peine toujours à effectuer son virage vers la mondialisation. Car cet écrivain, qui a eu un temps quelques menus problèmes avec la censure dans son pays, croit au terrible pouvoir de la vérité. En entrevue au journal L’Humanité, il affirmait: «Pour moi, littérature veut dire vérité. Ce qui ne signifie pas qu’elle soit une copie de la vie réelle. Elle sert à exprimer des sentiments, qu’ils soient d’amour ou de haine. En Chine, il faut un certain courage pour exprimer ses vrais sentiments.» La distance subtile par rapport à la réalité, appuyée par l’éclat de l’imaginaire qui traverse les récits de Mo Yan, en accentue le caractère dénonciateur. Ainsi, le burlesque Beaux seins belles fesses (Points) cache une charge caustique et drôle contre les dérives des bas instincts et, surtout, les guerres que se livrent entre eux des hommes aveuglés par le pouvoir. On hésite entre le fou rire, l’étonnement et la colère en lisant ce pavé surnommé le «Cent ans de solitude chinois».

Depuis la publication du cinglant Pays de l’alcool (Points) en 2000, une enquête noire et grinçante sur un présumé trafic d’enfants dans une ville minière menée de drôle de façon par un antihéros constamment imbibé, les Éditions du Seuil publient régulièrement des traductions des romans de Mo Yan. Du nombre, on retiendra La Mélopée de l’ail paradisiaque, Le Supplice du santal et, tout récemment, la réédition du Chantier, d’abord paru en 1993. Mo Yan, qui éprouve une affection toute particulière pour le monde des ouvriers, signe avec cette chronique les dérives d’une poignée de travailleurs œuvrant à la construction d’une route menant on ne sait trop où à une fable surréaliste trempée dans le dérisoire. La rumeur qu’il existe non loin du chantier un village peuplé de créatures délicieuses, humaines et animales, déchaîne les passions les plus viles. Ça sent le sexe et l’alcool dans ce roman emblématique de l’univers de l’écrivain qui, par une étrange alchimie du verbe, présente quelques ressemblances avec ceux de Beckett ou de Bukowski.

Scandales et censure
Si l’œuvre de Mo Yan a quelquefois fait sourciller les autorités en place en Chine, le sort réservé à certains romans est encore plus désespérant. C’est le cas de la terrible chronique du scandale du sang contaminé dans un village décimé par le sida qu’a dressée Yan Lianke dans Le Rêve du village des Ding (Philippe Picquier). Inspiré de faits réels, ce roman est aujourd’hui interdit en Chine et son auteur, privé de parole. Il est vrai qu’à la place des autorités, qui ont laissé se gâcher une collecte de sang bâclée, on voudrait taire l’horreur relatée dans ce roman d’une infinie tristesse, où seul le vendeur de cercueils semble faire de bonnes affaires. Mais la vérité, aussi cruelle puisse-t-elle paraître, doit être révélée, d’où l’importance de ce livre coup-de-poing. Ancien écrivain officiel de l’Armée populaire de libération, Yan Lianke n’en est d’ailleurs pas à ses premières démêlées avec la censure puisqu’un autre de ses livres, Servir le peuple (Philippe Picquier), a aussi été interdit. Et le plus effrayant dans tout cela, c’est que l’auteur affirme avoir travaillé les aspects littéraires de son livre pour en atténuer le caractère documentaire et limiter sa description des horreurs dont il a été témoin.

Plus légère dans son ton, la chronique de la Chine moderne que signe Ma Jian dans Nouilles chinoises (Flammarion) traite aussi, entre autres, de don de sang. Autour des rencontres à Beijing, dans les années 90, entre un écrivain public à la solde du Parti et un donneur de sang professionnel, Ma Jian orchestre un procès en règle des malversations des autorités chinoises. Les personnages sont truculents et la prose, piquante à souhait. Contrairement à Yan Lianke, Ma Jian ne fait pas dans la noirceur et a plutôt choisi l’humour comme arme de dissuasion, même si certaines histoires d’une grande cruauté nous rappellent qu’entre le rire et le malaise, il n’y a souvent qu’un pas. Bien qu’il touche à des sujets moins sensibles que ceux entourant la gestion de la santé en Chine, rien n’a empêché le couperet de la censure de s’abattre sur la tête de l’auteur de Chemins de poussière rouge (Éditions de l’aube) et de La Mendiante de Shigatze (Actes Sud), qui s’est exilé à Londres depuis quelques années.

Enfin, tout n’est pas si noir en Chine, et si le cynisme n’est pas votre tasse de thé et que la vision un brin plus romantique vous intéresse, quelques évasions littéraires au parfum nettement plus enchanteur existent. Ironiquement, la plupart sont rédigées par des écrivains d’origine chinoise qui ont élu domicile à l’étranger. Comme quoi il y aurait quelque chose dans l’air de la Chine. L’exemple de l’académicien François Cheng (Le Dit de Tianyi, L’Éternité n’est pas de trop, Le livre de poche) est intéressant, puisque celui qui est certainement le plus français des écrivains d’origine chinoise est avant tout fasciné par l’extraordinaire richesse philosophique et spirituelle de la Chine ancienne. On peut aussi s’enivrer des mystères de la Chine en lisant un livre de Dai Sijié (Balzac et la petite tailleuse chinoise ou Le Complexe de Di, tous deux chez Folio), un écrivain à la plume vive et à l’imagination fertile. Son dernier opus, Par une nuit d’hiver où la lune ne s’est pas levée, se veut un hommage au bouddhisme, à la création et plus particulièrement la littérature chinoise classique, au doux mystère qu’elle évoque. Sijié, qui est aussi cinéaste, ne fait pas dans la dénonciation. Il a préféré garder de sa Chine natale une vision idéalisée sans être naïve, ce qui est aussi bien, quand on y songe. Après tout, il n’y a pas en littérature que l’horreur (et les erreurs) du présent.

Bibliographie :
Beaux seins, belles fesses, Mo Yan, Points, 896 p., 19,95$
Le Chantier, Mo Yan, Seuil, coll. Cadre vert, 214 p., 33,95$
Le Rêve du village des Ding, Yan Lianke, Éditions Philippe Picquier, 329 p., 34,95$
Nouilles chinoises, Ma Jian, Flammarion, 236 p., 37,95$
Par une nuit où la lune ne s’est pas levée, Dai Sijié, Gallimard, coll. Blanche, 308 p., 29,95$

Publicité