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Autour d’Ubu

Autour d’Ubu

Par Christian Girard, Pantoute, publié le 04/06/2007
L’année 2007 marque le centenaire du décès d’Alfred Jarry. Pour souligner l’événement, quelques-uns de ses ouvrages sont réédités, dont Le Surmâle et Gestes et opinions du docteur Faustroll, pataphysicien. Une occasion de découvrir ou de redécouvrir la teneur de l’oeuvre de cet écrivain. Un auteur pas du tout facile, trop souvent méconnu, un tireur d’élite à l’ «Umour noir» avec un grand U, comme dans Ubu.
J’ai connu Alfred Jarry, l’homme, par l’entremise de quelques anecdotes relatées par André Breton dans son Anthologie de l’humour noir et Guillaume Apollinaire dans Le Flâneur des deux rives. Cet éventail de cocasseries autour de Jarry nous dévoile un individu haut en couleur où se confondent le rire anthracite et le vert absinthe. Cette «exubérance» déployée dans sa propre vie peut nous aider à mettre en lumière l’implication de l’écrivain au cœur de sa création et l’exigence qu’il entretenait à l’égard de sa propre liberté. Une osmose irréversible avec son œuvre faisait en sorte que ce dernier appliquait sans retenue, dans sa vie publique, toute la grandiloquence et toute la dangerosité que l’on attribue à son plus fameux personnage, le tonitruant Père Ubu (d’ailleurs, pour se désigner lui-même à ses interlocuteurs, n’utilisait-il pas le «nous», le plus souvent avec le pistolet au poing qui se balançait au gré de sa gesticulation?). Bien entendu, Jarry avait le talent nécessaire pour devenir un homme de lettres complet, mais son «attitude» a eu pour résultat de l’écarter d’une place confortable dans le panthéon des littérateurs respectables de la Belle Époque. Son regard portait plus loin. Et la place qu’occupe Alfred Jarry dans la généalogie des plus importants mouvements d’avant-garde nés dans les décennies suivant sa mort souligne cette «modernité» en rupture avec son époque.

Lubrique
Cette faculté d’anticipation se manifeste considérablement dans son dernier roman, Le Surmâle, écrit en 1902. Jarry situe l’action de ce roman, qu’il qualifie lui-même de «moderne», dans les années 20. L’histoire nous transporte aux confins d’une réflexion autour de l’amour et de la performance physique. Une phrase ouvre ce bal romanesque, sans queue ni tête: «L’amour est un acte sans importance, puisqu’on peut le faire indéfiniment». Prononcée par l’hôte d’une petite soirée mondaine à Paris, l’affirmation donne le ton à la suite du récit. S’en suit une vive discussion où chacun rivalise d’imagination dans la définition des caractéristiques d’un tel individu, un Surmâle, capable de reproduire l’acte sexuel le plus souvent possible dans un temps limité. Le scepticisme d’un médecin, déclarant la chose humainement impossible, fait prendre un tournant scientifique au débat. Un défi est lancé.

Cette quête effrénée de la performance est traversée par divers éléments qui contribuent à lui donner un rythme haletant, à l’intérieur duquel les corps sont mis à l’épreuve. Une course entre une locomotive et un vélo à cinq sièges, chevauché par autant de cyclistes, alimentés en plein effort par une douteuse Perpetual motion food; l’organisation d’une véritable orgie afin d’homologuer les capacités du Surmâle, ce drôle d’ «Indien», etc. Une exploration frondeuse dans le champ du désir et de l’absolu qui culmine avec la mort du Surmâle. Alfred Jarry trouve ici une plateforme idéale pour proférer des attaques cinglantes à l’endroit de la morale catholique et bourgeoise, vilipendant l’une et l’autre pour l’entrave qu’elles constituent au désir charnel et au désir tout court. Une histoire imprégnée d’une inspiration fortement poétique et brillamment illustrée par Tim.

Faustroll, R.I.P. et Bosse-de-nage
Dans un autre registre, Gestes et opinions du docteur Faustroll, pataphysicien nous entraîne à bord d’une odyssée au cœur de la ‘Pataphysique, cette science des solutions imaginaires élaborée par Faustroll et transmise au Père Ubu. Ce roman constitue une pièce maîtresse dans l’œuvre de Jarry qui l’a conçu en 1898, année de la naissance ‘Pataphysique de Faustroll à l’âge de 63 ans et lorsque le 20e siècle avait [-2] ans. Expulsé de son logis, le docteur s’embarque pour un voyage initiatique à bord d’une espèce de tamis étanche en compagnie d’un huissier (dont les initiales du nom donnent R.I.P., requiescat in pace) et d’un singe cynocéphale (un babouin, quoi!) qui porte le nom de Bosse-de-nage et ne sait dire que «HA HA». Cette étrange équipée navigue dans un Paris complètement transfiguré en vertu des lois de la ‘Pataphysique, d’île en île, à la rencontre d’êtres imaginaires tous plus dangereusement loufoques les uns que les autres. Chronique au carrefour de Rabelais et de Lautréamont (en moins cruel), cette suite de tableaux est soutenue par une écriture qui mêle parfois les références scatologiques et scientifiques à une langue truffée de mots rares et précieux. Alfred Jarry y fait fleurir toute son ironie, écorchant au passage quelques individus de sa connaissance, et nous fait découvrir ses filiations par le biais des vingt-sept livres saisis dans la bibliothèque du docteur Faustroll.

Cette communauté a même fait des petits. En effet, toute une descendance a pris la suite de l’univers «jarryien». Que l’on pense aux «proto-dada» qu’étaient Jacques Vaché et Arthur Cravan, en passant par Dada lui-même et ensuite le surréalisme, jusqu’au Collège de ‘Pataphysique (dont furent membres, pêle-mêle: Boris Vian, Jacques Prévert, Raymond Queneau, Georges Perec, Eugène Ionesco, etc.). On lui doit beaucoup, à cet olibrius qui a traversé le siècle, le pistolet pétaradant dans une main et criant un vif et sonore «Merdre!».

Alfred Jarry était un anarchiste des lettres et de l’imaginaire qui pratiquait de drôles de hold-up. Un détroussement de haute voltige à l’endroit de la raison bourgeoise, de la raison résignée à accepter le monde dans les limites qui lui sont imposées. Son œuvre se dévoile comme une barricade, tout un fatras ‘Pataphysiquement ordonné sur lequel il se dresse pour exprimer tout ce que le mot «ubuesque» peut inspirer. Ce faisant, chacune de ses offensives est imprégnée d’une volonté de monter à l’assaut d’un sublime sauvage.


Bibliographie :
Le Surmâle, – roman illustré par Tim, Alfred Jarry, Éditions Viviane Hamy, 216 p., 36,95$ Gestes et opinions du Dr Faustroll, Pataphysicien, Alfred Jarry, Arléa, 208 p., 14,95$
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