Afghanistan, terre de fiction

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Bien avant qu'Al-Qaïda et les Taliban effritent de nos esprits l'image romantique du Moudjahid, ce chevalier à l'assaut des chars, revanche de l'audace sur l'absurde, Kipling, avec sa nouvelle L'Homme qui voulut être roi (Folio), puisait déjà de son imaginaire de l'Afghanistan une fable où le mensonge héroïque en prenait pour son rhume. Un siècle plus tard, Joseph Kessel terminait Les Cavaliers, célèbre pour son haletante peinture du bouzkachi, sport équestre d'une rare violence, par une réflexion de Guardi Guedj, conteur sans âge: «La meilleure, la véritable prière est d'accomplir au mieux le destin pour lequel un homme a été jeté sur la terre». Une telle morale est-elle simplement énonçable aujourd'hui?

« Les Cerfs-volants de Kaboul »

Dans le roman de Khaled Hosseini, le destin ne tombe plus du ciel : il y remonte. «Je» du récit, Amir entendra le vieux Rahim ainsi résumer la mort d’Ali, fidèle serviteur de sa famille: «Une mine. Existe-t-il une mort plus afghane, Amir jan?». Dans l’humanité superbement teintée d’ironie de cette phrase tient tout ce livre, où les blagues du mollah Nasruddin1 viennent parfois voiler l’horreur d’une suave ambiguïté. Khaled Hosseini, 40 ans, exerce la médecine en Californie. Fils de diplomate, il quittait l’Afghanistan dans les années suivant le dépôt du roi Zaher Shah, dont le règne, dérisoire peut-être, demeure néanmoins le symbole d’une ère où rêver était permis. Dans Les Cerfs-volants de Kaboul, la mine, de facture étrangère, signe de fatalité aveugle, trouve son image contradictoire avec le cerf-volant. Longue de onze hivers, l’enfance afghane de Khaled Hosseini est marquée par le souvenir de duels aériens: «J’y jouais avec mes frères et mes cousins. C’est de l’ordre de l’association d’idées, une image qui signifie à la fois l’Afghanistan en des temps meilleurs, l’innocence et l’espoir», précise l’auteur lors d’un entretien téléphonique. Une tradition regroupe les gamins de Kaboul. Les ficelles des jouets, trempées dans du verre pilé, deviennent des armes redoutables. L’enjeu est la suprématie du ciel: les mains bientôt recouvertes d’entailles sanguinolentes, les enfants rivalisent d’adresse afin de couper les amarres de leurs adversaires. Quand un cadre de toiles est mis hors de combat, une course s’enclenche pour mettre la main sur le trophée.

Pendant une dizaine d’années, Amir et Hassan, le fils d’Ali, sont inséparables. Le premier, fils d’un riche homme d’affaires, est un Pachtoun, l’une des ethnies majoritaires du pays. Rêveur et pacifique, il se révèle un indomptable cerf-voliste. Le second est un Hazara, race asservie: d’une loyauté à toute épreuve, dégourdi et agile, il est de loin le meilleur coureur de la ville. Le soir, Amir lit le Shahnameh2 à Hassan, l’illettré. Le passage favori des jeunes garçons est celui où le farouche Rostam blesse à mort le héros Sohrab, réalisant trop tard qu’il vient de terrasser son propre fils. L’anecdote trouve une singulière résonance dans le roman, tant en raison de la froideur du père d’Amir que du secret, révélé à la fin de l’œuvre, qui complexifie le lien entre les serviteurs et leurs maîtres. Trouvant refuge dans la littérature, Amir, un soir, raconte à Hassan une histoire de son cru: l’enthousiasme de son auditeur le convainc de son talent.

Amir parviendra à triompher d’un grand tournoi de cerfs-volants et ainsi à gagner l’estime de son père. Le même soir, il laisse Hassan se faire agresser par le fils d’un notable empreint d’idéaux racistes. Le remord creusera le fossé entre les deux enfants. Hassan et Ali quitteront bientôt le service de la famille d’Amir et, après les divisions sociales et la trahison, la guerre et l’exil achèveront de les éloigner. Vingt-cinq ans après ces événements, Amir, devenu depuis un auteur à succès dans son pays d’adoption, aura l’occasion de se racheter.

« Chicken Street »

Dans Les Hirondelles de Kaboul, Yasmina Khadra, conteur prodigieux, rendait dans une narration brouillée par les clameurs de la foule le lynchage d’Atiq, lequel, cherchant désespérément la trop belle Zunaira, arrache les tchadri de toutes les femmes qu’il rencontre. Les premières lignes de Chicken Street nous racontent également la passion fatale d’un homme aigri. Alfred a été lapidé pour «avoir voulu, soudain, ressentir quelque chose» pour une femme: «Derrière son voile il avait su qu’elle était belle […] Son corps avait cogné tout autour de son cœur». Écrivain public, le septuagénaire reçoit un jour la visite d’une jeune femme voilée, qui lui demande, dans le maladroit flot verbal des timides qui se décident à s’ouvrir, d’écrire pour elle au père de son enfant à naître. Il s’appelle Peter. Il est reporter et vit à New York. Une nuit, sous les bombes, Naema s’est donnée à lui. Pour ce cocktail de gamètes qui lui secoue le ventre, elle risque maintenant d’être lapidée… à moins que son amant ne vienne la sauver.

Chicken Street, deuxième roman d’Amanda Sthers (Ma place sur la photo, Grasset), raconte à la fois le désespoir de Naema, le dévouement d’Alfred et la désillusion de Jenny, épouse américaine de Peter qui, tombant sur la lettre de la jeune Afghane, voit chuter le rideau qui lui servait à confondre bonheur et confort. L’écriture d’Amanda Sthers brille à dire la périphérie avant le lieu. Le livre repose, de plus, sur une économie narrative d’une étonnante maturité. e erreur de point de vue: ce que le narrateur, Simon, ne saurait voir, il l’invente. Son verbe malicieux et l’ordre éclaté de sa description servent à merveille l’histoire des «deux seuls juifs d’Afghanistan» (Alfred et Simon). «Chicken Street», où les deux comparses crèchent, est l’artère principale d’une Kaboul dévastée, elle-même le nombril de territoires «composés exclusivement de sable, de pierres et de bergers édentés». L’amitié forcée entre les coreligionnaires est prétexte à de tordants dialogues. Quand Peter tarde à répondre à l’appel, Alfred vitupère un brin contre ces Américains «pas foutus de voler au secours d’une femme qu’ils ont engrossée». Il pourrait au moins venir pour eux, affirme encore Alfred à Simon: «Parce qu’il est juif?, questionne ce dernier. — Superman… C’est ashkénaze, non?» C’est qu’Alfred a connu à Cracovie un
«Baruch Batman, tailleur pour dames».

L’Afghanistan moderne est un échiquier d’argile, où glissent et s’entrechoquent les pions des grandes puissances. Pendant près d’un siècle, l’Occident y aura joui du privilège de voir sans être vu. Une décennie après l’Union soviétique, les États-Unis et leurs alliés, par la terreur et l’héroïne dont ils sont les inspirateurs et les mécènes3, sont à leur tour tombés de leurs confortables loges. Les nouvelles histoires sur ce bout du monde nous montrent que, dans le fracas du rire et des larmes, le voile de l’Orient s’est déchiré: le destin a désormais visage humain.

1 Sublimes paroles et idioties de Nasr Eddin Hodja, Collectif, Phébus, coll. Libretto, 312 p., 27,95 $. D’un humour amer parfois grinçant, les histoires du mollah Nasruddin circulent dans tout le monde musulman depuis des temps immémoriaux.
2 Épopée perse, version du poète médiéval Ferdowsi (940-1020).
3 Lire CIA et Jihad 1950-2001. Contre l’URSS, une désastreuse alliance, John K. Cooley, Autrement, coll. Autrement Frontières, 278 p., 39,95 $.

Bibliographie :
Les Cerfs-volants de Kaboul, Khaled Hosseini, Belfond, 386 p., 29,95 $
Chicken Street, Amanda Sthers, Grasset, 218 p., 26,95 $
Les Cavaliers, Joseph Kessel, Folio, 552 p., 19,95 $
Les Hirondelles de Kaboul, Yasmina Khadra, Pocket, 160 p., 9,95 $
L’Homme qui voulut être roi, Rudyard Kipling, Folio, 256 p., 7,95 $

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