Une scène du Portrait de la jeune fille en feu m’a particulièrement marquée. Dans une solidarité féminine transcendant les classes, la fille de la comtesse, sa dame de compagnie et sa bonne se rendent à une sorte de cérémonie païenne pour rencontrer une « faiseuse d’anges » qui libérera la servante d’une grossesse qu’elle ne désire pas mettre à terme. L’héritière elle-même souhaite échapper à son mariage prévu avec un membre de la noblesse italienne. Sa dame de compagnie — et bientôt amante — a pour mission de réaliser un portrait d’elle qui, une fois complété, la condamnera à son destin d’épouse. Les trois cherchent, d’une certaine manière, à contourner la norme hétéropatriarcale et les oppressions qui y sont rattachées. Autour du feu, des femmes se mettent à chanter en chœur ce qui ressemble à des incantations. C’est là que la robe de la jeune fille prend feu sous le regard brûlant de sa portraitiste, et que le titre du film de Céline Sciamma prend tout son sens.

Sans les nommer, la réalisatrice nous présente dans cette scène différentes figures de sorcières. Des lesbiennes, des femmes entonnant des chants païens, des avorteuses, des femmes souhaitant simplement échapper à leur condition, des femmes solidaires d’autres femmes. Au XVIIIe siècle, il en faut peu pour déroger aux attentes, et il suffit de déranger légèrement pour être considérée comme une sorcière.

Je ne sais pas si j’aurais remarqué dans cette scène l’illustration de la figure de la sorcière si je n’avais pas été, au même moment, en train de lire Sorcières, la puissance invaincue des femmes, de Mona Chollet. Dans cet essai, la journaliste suisse démontre bien comment, durant les chasses aux sorcières, n’importe quel trait atypique — cicatrice suspecte, parole un peu plus élevée — pouvait vous mériter le titre de sorcière. L’accusation était grave, car elle vous condamnait à mort. « Dans une logique familière aux femmes de toutes époques, chaque comportement et son contraire pouvaient se retourner contre vous, écrit Chollet. L’épreuve du bain le résume bien. La femme était jetée à l’eau : si elle coulait, elle était innocente; si elle flottait, elle était une sorcière et devait donc être exécutée. » Aujourd’hui, qu’il s’agisse de chirurgies esthétiques, d’habillement ou de maternité, les femmes rencontrent encore le même dilemme : « Damned if you do, damned if you don’t ».

Depuis sa parution en 2018, l’essai de Chollet colle aux palmarès. Vendu à plus de 270 000 exemplaires, il a été traduit dans une quinzaine de langues, devenant presque instantanément un classique de la littérature féministe. C’est qu’à l’image de La femme mystifiée de Betty Friedan qui révélait les angoisses des femmes mariées des années 1960 ou du Ne suis-je pas une femme? de bell hooks qui soulevait les difficultés rencontrées par les femmes noires au sein des mouvements féministes, le Sorcières de Chollet a su encapsuler des préoccupations féministes de son temps. Pas étonnant que l’ouvrage ait trouvé autant preneuses au lendemain des premières vagues du mouvement #MoiAussi, alors que par milliers, des femmes bousculaient l’ordre établi en dénonçant des agressions qui avaient été tues jusque-là, revendiquant à nouveau la souveraineté sur leur corps. Chollet démontre comment les charges dirigées contre celles que l’on désignait de sorcières à différentes époques n’étaient ni plus ni moins que des moyens entrepris par le patriarcat pour contrôler les corps et la pensée des femmes. On compte par centaines de milliers les victimes de ces chasses aux sorcières, « mais toutes les femmes, même celles qui n’ont jamais été accusées [en] ont subi les effets », écrit Chollet. « La mise en scène publique des supplices, puissant instrument de terreur et de discipline collective, leur intimait de se montrer discrètes, dociles, soumises, de ne pas faire de vagues. » Encore aujourd’hui, la femme célibataire, la femme sans enfants, la vieille, la femme qui veut « une vie à soi » sont autant de figures qui, selon Chollet, défient les injonctions patriarcales. La question du désir de stérilité, encore dérangeant chez les femmes, est au cœur de cet ouvrage.

La nouvelle vague féministe alimentée depuis les années 2010 notamment par les réseaux sociaux n’est sûrement pas étrangère à cette réappropriation de la figure subversive de la sorcière. Quand on se met à déceler la misogynie dans les dynamiques de pouvoir qui perdurent, il devient évident que les sorcières n’étaient, au fond, que des femmes sortant des rangs. On voit bien, encore à ce jour, comment les femmes qui dérangent sont rapidement mises au pas ou « brûlées vives » — au sens figuré cette fois-ci — sur la place publique.

Ainsi, la sorcière fait un retour en force, pour le meilleur et pour le pire, dans plusieurs sphères de la culture populaire. Comptes Instagram dédiés à la wicca, relecture plus ou moins réussie de la pièce Les sorcières de Salem — il y a des limites à recadrer les propos d’un auteur de la génération grandiose — et réédition d’essais féministes phares comme Caliban et la sorcière de Silvia Federici ou Femmes, magie et politique de Starhawk. Je surfe moi-même, en animant le Cabaret des sorcières et avec mon balado Les Sorcières, sur cette volonté de réhabiliter les femmes qui dérangent. Mais je suis bien consciente que ma génération n’a rien inventé. En témoigne la précieuse édition de Sorcières, sages-femmes et infirmières, de Barbara Ehrenreich et Deirdre English, paru en 1973 aux États-Unis, la première traduction à sortir des presses des Éditions du remue-ménage, en 1976. On y disséquait comment l’expertise des guérisseuses avait été continuellement décrédibilisée, voire criminalisée à l’époque du Malleus Maleficarum — un traité terrifiant visant à identifier les sorcières pour ensuite les exterminer. La femme osant pratiquer la médecine sans avoir étudié — ce qui ne lui était pas accessible — était considérée comme une sorcière, et condamnée à mort. Cette idée que les guérisseuses et leurs potions se basaient sur des croyances aux fondements scientifiques bancals, des remèdes de grand-mère, domine toujours, mais à une époque où les hommes médecins saignaient littéralement des malades dans le but d’équilibrer leurs « humeurs », il y a lieu de soupçonner la misogynie d’être à l’origine de ce regard suspect porté sur les femmes soignantes. Ehrenreich et English soulignaient déjà, en 1973, comment cette mise à l’écart des femmes dans le domaine de la santé les avait cantonnées à des rôles d’auxiliaires, d’assistantes aux médecins. Et bien que les masculinistes nous rappellent constamment qu’il y a maintenant plus de femmes que d’hommes qui sortent des écoles de médecine, les hommes continuent de dominer dans les spécialités médicales les plus payantes de même que dans les postes de direction.

Puis, comme n’y a-t-il pas au fond plus grand pouvoir maléfique que celui de manier le verbe, Eve Martin Jalbert nous invite à une analyse textuelle de ce qu’iel nomme la « parole sorcière », c’est-à-dire, dans la littérature, les paroles qui dérangent, qui libèrent, qui nomment, qui émancipent, qui « récalcitrent ». « Jeter un sort, c’est manipuler les mots afin d’agir sur la conscience et la trajectoire d’autrui », nous dit l’auteurice. J’y vois une filiation certaine avec Mona Chollet quand cette dernière nous dit que la sorcellerie peut aussi consister à « aller débusquer, dans les strates d’images immuables, mettre en évidence le caractère arbitraire et contingent des représentations qui nous emprisonnent à notre insu et leur en substituer d’autres, qui nous permettent d’exister pleinement et nous enveloppent d’approbation ».

Dans La parole sorcière, ces sorts peuvent être jetés simplement en déplaçant « les manières de ressentir, de percevoir et de penser », comme le fait Édouard Louis quand il cherche à en finir avec Eddy Bellegueule. Ça peut être l’influence qu’aura le Magicien d’Oz sur la perception qu’ont d’eux l’épouvantail, le bûcheron et le lion, qui n’ont pas tant un problème qu’un problème de représentation de ce qu’ils sont. Ça peut être aussi minime que la « vie simple » faite de petits plaisirs que Virginia Woolf offre à sa Mrs Dalloway. C’est aussi, bien sûr, le sentiment dont témoigne Annie Ernaux de faire partie d’une chaîne invisible de femmes lorsqu’elle raconte son avortement dans L’événement. La parole sorcière est dans tout, et les ouvrages qui s’y consacrent nous donnent envie de la déceler aux quatre coins de la littérature.

 

Photo : © Daphné Caron

Judith Lussier
Journaliste, chroniqueuse, autrice et animatrice, Judith Lussier s’intéresse particulièrement aux questions féministes et aux droits des minorités, s’efforçant de donner voix au chapitre à tous et toutes. Elle a écrit et coécrit plusieurs essais, dont les deux plus récents sont On peut plus rien dire : Le militantisme à l’ère des réseaux sociaux et Annulé(e) : Réflexions sur la cancel culture, tous deux parus aux éditions Cardinal. Avec son balado Les Sorcières, Judith Lussier crée un espace de discussion sécuritaire (safe space) où les idées s’enchaînent pour y refaire le monde, à coups de bienveillance et de respect. À chaque épisode, de nouveaux invités, de nouvelles coanimatrices et de nouveaux enjeux soulevés, abordés selon leurs angles morts et toujours avec une grande profondeur.

Publicité