La direction de la revue Les libraires m’a réclamé un court texte qui tenterait de nommer en quoi nous gagnerions à prendre exemple sur les interactions qui gouvernent les habitats sauvages — la forêt en particulier. Ne revendiquant aucune formation qui soit en lien avec le vaste domaine des sciences de la nature, je me suis prêté à l’exercice en me laissant guider par mes perceptions (évidemment tronquées et partiales), dans lesquelles entre une bonne part d’idéalisation romantique et de vagabondage, certes, mais aussi une petite dose d’observations effectuées au jour le jour dans ce milieu que je côtoie. Car la forêt ne me semble pas représenter un modèle à suivre en toutes ses facettes. On s’y entre-tue à qui mieux mieux et l’on y est invariablement la proie ou le prédateur d’un autre. Ce que la morale réprouve, l’écosystème l’approuve.

1. La fôret sait se taire
Depuis la croisée qui domine l’aire ouverte, j’étudie deux perdrix perchées sur les hautes branches d’un bouleau jaune. Le couple s’empiffre de bourgeons en dormance. C’est à se demander par quel prodige les délicates ramilles réussissent à supporter le poids des gros oiseaux. Ils raffolent du menu : voilà quatre jours qu’en après-midi, je les vois se servir au même garde-manger et l’idée de m’en approcher m’a traversé l’esprit. Sans que je la mette à exécution.

La porte ouverte et fermée, la descente des escaliers, la neige craquant sous les raquettes les feraient bientôt fuir. L’humain curieux n’y gagnerait rien, pas plus que les bestioles dont il aurait troublé la quiétude.

Quand j’ai pu fréquenter la forêt au quotidien, j’ai d’abord été frappé par le silence presque recueilli qui semblait la pétrifier par temps calme. Aujourd’hui, je crois saisir qu’elle interrompt ses chuchotis parce que je suis — et de loin — l’animal le plus balourd et tapageur des environs. N’importe quelle bête y détecte ma présence avant même que je ne la repère moi-même.

Parfois, ça s’anime. Des volatiles poussent leur ritournelle à la saison des amours ; un écureuil colérique couine, dérangé par mon passage ; un épervier brun lance ses stridents cris de guerre ; une volée de bernaches klaxonne tout là-haut, dans le ciel d’équinoxe. Mais ces éclats de vie ont pour propriété d’emplir un espace qu’on eût pu croire muet, de se découper avec la précision exquise du son se propageant dans un monde où n’existe pas le bruit de fond.

Je sais aussi qu’en général, la forêt a plus de motifs de se taire que de s’exprimer à tort et à travers. J’essaie d’en tirer une leçon.

2. De jolis mots peuplent les bois
Les bois eux-mêmes n’y sont pour rien. Des botanistes en ont nommé, décrit et inventorié les composantes avec des termes qui, sitôt que je les évoque, m’ensorcellent et me pacifient. Oxalide de montagne, clintonie boréale, smilacine à grappes, cornouiller quatre-temps, pigamon hâtif, tiarelle cordifoliée, osmonde cannelle, arisème petit-prêcheur : la poésie dégagée par les choses s’est transmise aux signes qui les représentent.

Des mots tout simples me séduisent. J’écris hêtre et aussitôt m’apparaissent le tronc gris pâle et parfaitement lisse de l’arbre, le vert tendre de sa frondaison printanière. Ou encore, s’impose l’image d’un tout jeune spécimen à demi enseveli sous la neige et dont le feuillage brunâtre frémit, agité par la bise de février.

Même le rébarbatif gadellier malodorant trouve grâce à mes yeux, dès que je le compare au vocabulaire d’apocalypse auquel nous ont habitués les années 2020 et 2021. En forêt, l’obsédante terminologie pandémique et sanitaire perd toute résonance, toute actualité, tout pouvoir de suggestion. D’autres réalités y prolifèrent qui la ravalent vite au statut de discours inadéquat.

3. La fôret habite en zone verte
Je compatis avec le désarroi que doivent ressentir les populations des villes, aux prises avec le pire contexte que l’on puisse imaginer en ces temps où la distance devient vertu et la densité, sourde menace. Peut-être auraient-ils été nombreux à considérer qu’à vivre dans le bois, je me condamnais à une existence recluse, donc confinée.

Je n’ai rien d’un devin. Je me sentais simplement étranger aux modèles d’occupation du territoire qui semblent devenus « naturels » à plusieurs. Je trouvais étrange que l’idéologie ambiante ait pu avoir eu pour effet, en deux ou trois générations, de persuader un peu tout le monde que le lieu idéal de l’habitat se calculait à l’aune de son éloignement des espaces vierges.

Et en effet, je rencontre peu de mes semblables dans le bois, ce qui fait de moi un citoyen exemplaire. La « zone verte » vient tout à coup de s’auréoler de prestige.

4. La souveraineté animale et végétale
Dans l’écosystème forestier règnent la faune et la flore. À première vue, c’est là l’évidence même. Il faudrait peut-être en venir à reconnaître l’admirable débrouillardise des êtres qui interagissent dans ce milieu et que nous considérons comme nos inférieurs.

Pour « primitif » ou « archaïque » qu’il soit, leur comportement leur permet de survivre en toute autonomie, par leurs propres moyens, sans aide extérieure, sans la médiation des innombrables accommodements que quelques siècles de progrès technique et technologique nous ont légués — et qu’en toute candeur, nous croyons pérennes.

Les utopistes partent de la prémisse que la sauvegarde de la biosphère dépendra d’une « refonte qualitative » de nos sociétés industrielles. Il suffirait alors que la science parvienne à renverser les impacts mortifères engendrés par ses innovations incessantes. Joli programme.

Le pessimiste que je suis tend plutôt à souffrir d’un complexe d’infériorité sitôt qu’il examine le savant manège de la plus humble des créatures luttant pour son existence. Celle-ci ne sait pas comment fabriquer du plastique, un moteur à explosion, de l’électricité ou un ordinateur. Je m’empresse d’ajouter : moi non plus. Privez-moi de ces choses et je ne donne pas cher de ma peau.

Dans cette mesure, j’ai involué, devenant l’esclave consentant d’une somme astronomique de « biens essentiels » que je ne saurais absolument pas produire moi-même. Sur ce dernier aspect, je m’accorde le niveau d’intelligence du raton laveur, de la taupe ou du moineau. Mais ils me surpassent (et de loin) dans l’ingéniosité et le zèle que leur autonomie foncière les force à déployer.

 

BIOGRAPHIE
Ici chargé de cours en littérature, là passionné par l’aménagement de la forêt où il a bâti maison, François Landry a aussi publié six romans avant de se mesurer au nature writing : Le bois dont je me chauffe, paru en 2020 chez Boréal, nous fait part de sa progressive découverte du territoire (tant naturel que social) d’une communauté retirée des Laurentides.

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