Quand la vitesse du rêve échappe à la réalité

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Internet, le réseau des réseaux, est gigantesque : 550 milliards de documents et une production qui avoisine les 7,5 millions de pages par jour ! Il est devenu incontournable, la structure de nos sociétés s'y appuie de façon croissante : tout semble tourner autour d'Internet. Le réseau a acquis depuis sa vertigineuse expansion une dimension culturelle, sociale et économique dont les répercussions n'ont pas fini d'être mesurées. Il s'agit donc de ne pas rater le train…

Dans La Galaxie Internet [Fayard], Manuel Castells donne une analyse solide et très bien documentée qui fait clairement le point sur ce vaste phénomène social en insistant d’abord sur les origines et l’importance des éléments constitutifs de la culture du réseau. Par la suite, il s’attarde plus longuement sur la description des mécanismes de la nouvelle économie et sur la « mutation sociotechnique » qu’introduit le rôle d’Internet en tant que principe organisateur de son fonctionnement en réseau. Mais cette fusion entre l’innovation technologique et la « marchandisation » progressive des activités reliées à Internet soulève divers problèmes aux yeux de Castells, comme en fait foi le développement de la « fracture numérique » consacrant l’inégalité d’accès au réseau.

Pour l’auteur, Internet n’est pas la garantie de notre libération sociale ni l’instrument d’une domination totalitaire, il constitue plutôt un enjeu social capital, objet de diverses luttes entre États, communautés virtuelles et entreprises pour en définir les orientations et l’utilisation. À qui appartiendra le réseau ? Qui finalement en contrôlera l’accès et les finalités ?

Cette issue indéterminée de l’avenir d’Internet, les tendances et contre-tendances qui opèrent en son sein, tout cela renvoie à la persistance des mythes fondateurs du réseau et à ses valeurs fondamentales. Patrice Flichy aborde ce dernier aspect dans L’Imaginaire d’Internet [La Découverte] et révèle comment un procédé technique de partage des ressources est devenu un moyen essentiel de communication à partir de l’interaction de divers milieux (universitaires, hackers et communautaires) sur la base des principes de liberté, d’égalité et de coopération. Pour Flichy, « l’imaginaire est au centre de la conception et des usages d’Internet » et ses origines rendent bien compte du lien exceptionnel qui se forgea entre l’utopie d’Internet et la libre disposition des réalisations techniques du réseau.

Or, là encore, la diffusion de masse et les pressions du marché introduisent la problématique de l’affirmation des droits de propriétés et de la rentabilité du réseau. Pour l’instant, on cherche à composer avec son hétérogénéité, ses idéaux et la cohabitation de secteurs marchands et non marchands. Mais comment et jusqu’à quel point le mythe pourra-t-il se perpétuer dans le cadre de cette évolution ?

Cyberdémocratie de Pierre Lévy [Odile Jacob] représente un véritable exposé d’une Utopie doublé d’un exercice audacieux de prospective. L’auteur cherche ainsi à dégager les tendances significatives, parfois irréversibles, des vertus démocratiques d’Internet (le nouvel espace public). Il anticipe sur leurs conséquences (transparence de l’État), et parie sur les possibilités ou encore probabilités de leur approfondissement sur les plans normatif (l’intelligence collective) et pratique (le gouvernement électronique, l’État planétaire).

Décidément optimiste quant au mariage entre démocratie, marché et Internet, Pierre Lévy nous entraîne peut-être vers un horizon merveilleux mais en endossant la voie périlleuse d’un néolibéralisme naviguant allègrement entre le marché dominant de l’information et le marketing de l’action politique. Ainsi, l’autre versant du pari qui pose des limites ou des obstacles aux valeurs fondamentales du réseau est négligé masquant de cette façon la nature de l’enjeu qu’est l’espace Internet se définissant dans le contexte social de la mondialisation.

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