La globalisation mensongère

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Les apologistes à tout crin de la globalisation sont généralement de fieffés menteurs. Le premier mensonge consiste à expliquer la globalisation comme une conséquence entièrement neutre et normale du développement des nouvelles technologies de communication. Le second mensonge est pour le moins aussi gros ; selon eux la liberté et la démocratie voyageraient main dans la main avec la liberté du marché. Le troisième mensonge, quant à lui, tient de la fausse représentation et de la fraude : la libéralisation des économies nationales entraîneraît les moins nantis dans la grande marche vers la prospérité en compagnie des grandes puissances industrielles. Ces gens n'ont certainement pas voyagé en Afrique récemment. Pas plus qu'ils ne semblent savoir que des millions de Thaïs, de Sud-Coréens, d'Indonésiens et de Brésiliens ont vu leur nouvelle prospérité disparaître en fumée en quelques heures au gré des crises spéculatives engendrées par nos grands Bolivar du marché global. Et enfin, ultime mensonge, dernière insulte à notre intelligence, l'ensemble des médias d'ici nous expliquent que cette globalisation est aussi naturelle que la neige en hiver, une sorte de loi de la nature humaine qui ne relève d'aucune volonté politique et d'aucun hégémonisme conquérant. Voilà ce que nous racontent les journaux de Gesca, ceux de Québécor, Le Devoir, Radio-Canada et TVA. Je ne parle pas de TQS car il n'y a pas d'information dans cette machine à abrutir.

Il faut dire que pour chacun d’entre nous la fureur et l’ampleur des fusions, la rapidité des bouleversements et la soudaineté des crises peuvent paraître sortir d’un maelstrom qui nous emporte comme de vulgaires fétus de paille. À bon droit, nous doutons de notre capacité collective à endiguer ce raz-de-marée. Et pourtant. Seattle fut un échec et Québec le sera peut-être. McCain n’achète plus de pommes de terre génétiquement modifiées ; de nouvelles solidarités ponctuelles se créent qui dépassent les frontières ; et surtout, de plus en plus d’écrivains, d’essayistes, de journalistes se sont donné pour tâche de démonter ce mécanisme apparemment parfait, d’identifier ses failles et de dénoncer ses intentions réelles.

La globalisation peut se résumer assez facilement (si on ne travaille pas pour les pages économiques de La Presse). C’est tout simplement la volonté de quelques milliers d’individus au nom d’une idéologie politique, le néolibéralisme, de contrôler l’espace économique global et, en même temps, l’ensemble de nos vies. Pour ce faire, il faut non seulement orienter les comportements des individus mais minimiser le rôle protecteur de leur seul outil collectif, les États. Cela s’appelle une dictature.

En fait, le dernier livre de Viviane Forrester, mieux connue pour L’horreur économique, est Une étrange dictature. L’ouvrage n’est pas sans faiblesses. Forrester préfère aligner les slogans et les formules à l’accumulation dénonciatrice des faits. Toutefois, l’ouvrage possède un grand mérite. Il démontre que cette dictature est politique, que ce régime totalitaire sans caudillo est un régime planétaire qui gouverne l’économie mondiale et l’exploite pour le seul profit. Dans ce noir constat se cache un espoir. Si la dictature est politique, c’est qu’elle n’est pas inscrite dans l’ordre irréversible de la nature et de l’immuabilité économique. On peut donc la combattre en proposant une autre politique. Pourquoi pas une globalisation social-démocrate ?

Un des grands problèmes des quelques groupes ou individus qui mènent la bataille politique contre la globalisation en est un de sensibilisation et de formation. Une fois rejointes les franges politiques déjà acquises par principe, le travail de persuasion devient ardu. Les opposants d’ici manquent d’outils, contrairement aux Européens, qui jouissent d’une presse libre et de médias crédibles qui remettent en question les credos divins de la globalisation.

Voici enfin que paraît un outil de vulgarisation et de formation qui est accessible tout en ne tombant pas dans les simplismes du prosélytisme politique. La globalisation du monde, de Jacques B. Gélinas, est un ouvrage remarquable que devraient se procurer syndicalistes, enseignants, responsables d’ONG et citoyens préoccupés par l’avenir de la démocratie. Comment mieux décrire la qualité de ce livre sinon de dire qu’il se lit comme un roman et qu’en même temps il n’hésite pas à aborder les aspects les plus théoriques du sujet ? La perspective historique y est résumée avec talent, la description des théories du marché aussi. Gélinas identifie ces nouveaux maîtres du monde qui organisent nos vies et nos morts. Il peint un portrait, pardonnez-moi l’expression, un portrait global. On peut parler autant d’un manuel que d’un livre ou d’un essai. Et c’est probablement sa plus grande qualité, celle d’être un manuel, un outil pédagogique passionnant. Voilà le chemin qu’il faut prendre pour pénétrer dans l’univers complexe de la globalisation : lire l’ouvrage de Gélinas.

Plus audacieux, plus cataclysmique est le dernier livre de Susan George qui est à la fois une grande intellectuelle et une femme d’action. Le rapport Lugano est un rapport fictif rédigé à la demande des nouveaux maîtres du monde par un groupe d’experts sans état d’âme. On leur demande comment assurer la survie de la culture occidentale et sa plus grande invention, le marché global. Là s’arrête l’exercice de fiction. L’argumentation des experts écrase par sa logique inexorable : « Nous ne pouvons soutenir le capitalisme et continuer de tolérer la présence de milliards d’humains superflus ». Pourquoi sont-ils superflus ? Parce qu’ils coûtent plus cher qu’ils ne rapportent. Ils ne produisent pas de richesse, ils la consomment. La conclusion est inéluctable : le capitalisme ne peut survivre que s’il élimine quelques milliards d’individus en accroissant les causes de la pauvreté et de la mortalité ainsi que les guerres et les fléaux dans le tiers monde. Le rédacteur du rapport ne mâche pas ses mots, mais comment le contredire : « À chaque fois que des marchés sont rapidement libéralisés (…) on crée un climat favorable à une augmentation du taux des décès et à une diminution du taux de fertilité. Dans certains endroits comme dans l’ancienne Union soviétique (…) l’espérance de vie a diminué de cinq ans ».

Je l’ai dit plus haut, la logique des experts est sans faille, et elle mène à une sorte d’Holocauste doux et subtil : la création d’une situation planifiée qui, sur vingt-cinq ans, éliminerait deux milliards de personnes. Vision effroyable, mais vision logique. Il faut prendre Susan George au sérieux.

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Une étrange dictature, Viviane Forrester, Fayard
La globalisation du monde, Jacques B. Gélinas, Écosociété
Le rapport Lugano, Susan George, Fayard

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