L’espace en espèces

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Le 12 avril 1961, Youri Gagarine devient, l'espace d'une heure et 48 minutes, le premier satellite humain. Après une timide réplique trois semaines plus tard, les Américains mettent dix mois à concocter une vraie revanche. Le 20 février 1962, John Glenn, 40 ans, fait trois fois le tour de la Terre. Comme Gagarine avant lui, ce héros du Pacifique et de la Corée est propulsé par un missile balistique intercontinental, dont on a troqué la tête contre une capsule. C'est à qui pisse le plus loin. Il s'agit de montrer à l'adversaire qu'on dispose des lanceurs les plus puissants et les plus fiables, tout en impressionnant un public gavé de science-fiction.

Trente-six ans plus tard, le 29 octobre 1998, John Glenn, 77 ans, s’embarque à nouveau pour la Dernière frontière. La raison officielle de sa présence, une étude sur les effets du vol spatial sur un corps âgé, ne leurre personne. On aurait pu la reproduire sur Terre et s’assurer un échantillonnage conséquent. Nul gant à relever pour le vieux chevalier du ciel, qui siège au Congrès depuis un quart de siècle. Coïncidence? La NASA peine à justifier les coûts de vols habités qui grèvent 40% d’un budget qui mérite plus que tout autre l’adjectif «astronomique». Comme elle ne fait pas dans les espadrilles, elle s’offre à la place de Michael Jordan un sénateur démocrate et héros national.

Voler, c’est jouer
On ne trouvera pas trace de cette face cachée de l’aventure spatiale dans Impasse de l’espace, mais, au lieu de suppositions, des faits bien étudiés, décortiqués et servis dans un texte passionnant par un spécialiste. Serge Brunier, photographe et vulgarisateur réputé de l’astronomie et de l’astronautique, livre une charge savoureuse et bien documentée contre les vols habités. Ces reliques de la Guerre Froide freinent, selon lui, l’avancée scientifique. Dans son ouvrage, Brunier explique que l’exploration spatiale a été, est, et restera l’affaire des robots: «à peine moins de 100 % de l’activité spatiale est réalisée par des engins automatiques». La fraction oubliée serait de l’ordre de l’«exploit sportif»! Les vols habités, hier comme aujourd’hui, semblent dans Impasse de l’espace les cartes d’une partie de poker à la mise sans limite. Aujourd’hui, à l’heure où des milliardaires cyniques tentent d’inventer une demande pour des croisières en orbite à quelques centaines de milliers de dollars le billet, elle paraît toujours servir des causes idéologiques, politiques, militaires et financières.

Les astronautes ne sont pour Brunier que de luxueux agents de relations publiques. Les tests en apesanteur sont réalisables sur Terre à meilleur prix et dans de meilleures conditions. Idem pour les expériences plus complexes. En ce qui concerne l’exploration en tant que telle, la présence d’astronautes, dont le confort requiert les technologies les plus vétustes et les plus coûteuses en matière d’astronautique, serait un handicap. Le programme Apollo, terminé il y a plus de trente ans, est ainsi battu en brèche par Brunier: «[…] toutes les expériences scientifiques des missions Apollo étaient automatiques, ou auraient pu facilement être réalisées par des robots, à une seule exception: la recherche d’éléments géologiques, d’échantillons, à la surface de la Lune. À l’époque, en effet, les caméras embarquées ne disposaient pas d’une qualité d’image suffisante. Cette objection est aujourd’hui levée, puisque les robots actuels disposent d’une vision infiniment supérieure à celle d’un être humain. Quant à sentir le terrain, lorsque l’on est bombardé par les radiations, engoncé dans un scaphandre, avec des gants aussi épais et durs que ceux d’une armure, et que le regard est masqué derrière une couche de 1 centimètre de verre filtré… » (p. 237)

Dirigé par Wernher Von Braun, père des V2 nazies dont sont directement issus les Atlas, Saturn, Proton et autres Ariane, le programme Apollo coûtera 170 milliards US actuels, de quoi fabriquer et mettre en œuvre 300 satellites scientifiques. Perdre plusieurs d’entre eux et en relancer de nouveau revient moins cher qu’envoyer la navette les sauver. Ce que la NASA ne se gêna pourtant pas de faire. En 1984, un équipage s’envole à bord de Discovery réparer deux satellites bloqués en orbite basse. Brunier n’a pas trop de difficulté à nous démontrer que l’initiative ne visait, une nouvelle fois, qu’à assurer la promotion de l’agence: «D’un point de vue économique, l’idée était stupide. Chacun des satellites valait 75 millions de dollars: leur remplacement et leur lancement par des moyens classiques [NDR: par des fusées] auraient coûté moins de 300 millions de dollars. Mais la mission de sauvetage, qui a parfaitement réussi, a eu un retentissement énorme dans le grand public, qui n’a jamais su que la récupération puis la réparation des deux engins par Boeing ont coûté plus de 500 millions de dollars» (p. 184). «Piles non comprises»: il fallait encore relancer les satellites!

Une Station touristique?
Sur son site Internet, l’Agence spatiale canadienne décrit la Station spatiale internationale (ISS) comme le «plus ambitieux projet d’ingénierie jamais entrepris par l’humanité». Que ce prodige technique, réalisé par la NASA et ses partenaires de quinze autres pays, soit «ambitieux», personne ne le conteste. Et si lire Impasse de l’espace met en doute son utilité, on sort par contre convaincu qu’il s’agit d’un projet «ambitieux» sur le plan financier. À en croire Brunier, bien malin celui qui pourrait donner une estimation du prix de la Station à ce jour: «À l’origine, en 1984, la station Freedom proposée à l’administration Reagan devait être mise en orbite au prix de 8 milliards de dollars. Ce coût, on l’apprendra plus tard, ne correspondait à rien: c’était simplement la somme maximale qu’il était possible d’annoncer au Congrès[…]» Freedom, destinée à justifier le rôle des navettes, rendues inutiles par la chute de Skylab avant leur lancement officiel, devait accommoder huit astronautes. L’ISS en accueille deux. Après 50 lancements, majoritairement effectués par des Soyouz, la Station est complétée aux deux tiers. À terme, le prix d’une ISS terminée sans aucun accident et maintenue jusqu’en 2015 pourrait franchir la barre des 100 milliards de dollars.

La connaissance n’a pas de prix? On aimerait cependant que le gaspillage de fonds publiques en ait un. Après Mir et les observations des astronautes en séjours prolongés, les vols habités n’apporteraient plus rien à la science, mieux servie et à des coûts infiniment moindres par les robots. Même les conditions de l’état d’apesanteur peuvent être obtenues sur Terre plus efficacement qu’à l’altitude à laquelle orbite tant bien que mal l’ISS, soit 400 km. Là, la densité de la matière, encore mille fois supérieure à celle de l’espace interstellaire, et les perturbations de rayons cosmiques beaucoup plus puissants que sur Terre achèvent de faire de l’ISS un laboratoire peu valable. Et retourner sur la Lune? Puis sur Mars? Au-delà? À ces invitations, Serge Brunier oppose le bon sens. Huit planètes sur neuf de notre système solaire ont déjà été visitées par les sondes, qui étendent leurs exploration far beyond vers des lieux inhospitaliers et inaccessibles pour l’humain. Les robots font mieux, plus rapidement, et à rabais. On peut remplacer plusieurs fois chacun d’entre eux avant d’arriver au coût d’un seul envoi d’astronautes. Reprogrammables à distance, ils peuvent, enfin, s’adapter aux imprévus. À l’heure où l’humanité et son habitat ont besoin plus que jamais d’une science responsable et efficace, répéter le petit pas de Neil Armstrong fait figure de grand bond dans l’absurde.

Bibliographie :

Impasse de l’espace. À quoi servent les astronautes?, Serge Brunier, Seuil, coll. Science ouverte, 286p., 31,95$

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