Camus en son temps et aujourd’hui

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Plus d'un demi-siècle après leur parution initiale et quarante ans après la mort de leur auteur, les éditoriaux de Camus pour le journal Combat ont-ils encore un intérêt autre qu'historique et littéraire ? C'est l'avide Jacqueline Lévi-Valensi (présidente de la Société des Études camusiennes), qui a supervisé l'édition de cette première intégrale tout simplement intitulée Camus à Combat, où l'on retrouvera avec bonheur la lucidité, la justesse du regard et la pertinence du propos qui faisaient déjà la richesse de l'œuvre de création de ce moraliste essentiel.

Avant d’être quotidien, Combat, organe du mouvement de résistance du même nom, fut diffusé sous le manteau durant les années d’occupation allemande. On sait que l’auteur de L’Étranger y serait entré dès 1942, mais il demeure malaisé d’évaluer sa participation au journal clandestin où les articles n’étaient pas signés, ou l’étaient de pseudonymes. À partir du 24 août 1944, Combat paraîtra librement, sous la direction conjointe de l’éditeur Pascal Pia et de son déjà célèbre rédacteur en chef. De tous les journaux diffusés au lendemain de la Libération, Combat sera le seul à envisager les lendemains des jours sombres et à condamner la violence en elle-même. Dès lors, l’éditorialiste Camus entreprendra de nombreuses luttes, sur des sujets aussi controversés que la position à adopter vis-à-vis du parti communiste à l’heure où Staline sévit encore et, plus encore, le drame de l’épuration, dans un débat qui l’opposera au très catholique François Mauriac. Mais peu importe le sujet, Camus brille par sa mesure et sa retenue, par la clarté de sa pensée et par la brillance de son style. Au lendemain du bombardement d’Hiroshima, il écrira, le 8 août 1945 :  » Nous nous résumerons en une phrase : la civilisation mécanique vient de parvenir à son dernier degré de sauvagerie.  »

Il est fascinant de relire aujourd’hui ce Camus qui livre au jour le jour, dans le feu de l’action pour ainsi dire, son opinion sur des événements de la politique française et internationale, et de constater à quel point l’Histoire lui a si souvent donné raison même si, plusieurs fois, ses contemporains ont fait la sourde oreille. Ses intuitions sur la nécessaire unification économique de l’Europe, par exemple, illustrent bien sa clairvoyance. Certes, on n’a pas manqué de reprocher à ce Nobel de littérature son soi-disant silence sur le drame algérien qui défraya la manchette au cours des deux dernières années de vie. C’était oublier qu’à sa manière, Camus s’était souvent prononcé sur le sujet, notamment en 1944 où il déplorait  » l’aveuglement des colons français  » et aussi en mai 1945 où, après un bref séjour dans son pays natal, il reprenait dans les pages de Combat le fil d’une enquête précédente publiée dans l’Alger républicain de sa jeunesse. Il concluait sur un bilan en forme de mise en garde : dans ce pays affamé,  » le peuple arabe existe  » et que la majorité de l' »opinion arabe [est] indifférente ou hostile à la politique d’assimilation.  » Cependant, il est vrai qu’on cherchait en vain une condamnation plus ferme du pouvoir colonial français sous la plume de ce moraliste qui, même après avoir écrit que  » c’est la justice qui sauvera l’Algérie de la haine « , affirma préférer la survie de sa mère à la justice, dans une déclaration souvent mal interprétée que ne lui pardonneront jamais les Arabes d’Algérie.

Aux râleurs qui douteraient de la salvatrice pertinence actuelle de ces écrits, on répondra en citant encore cet éditorial du 8 août 1945, qui résonne avec encore plus d’urgence en ces temps troubles :  » Devant les perspectives terrifiantes qui s’ouvrent à l’humanité, écrivait Camus en conclusion, nous apercevons encore mieux que la paix est le seul combat qui vaille d’être mené. Ce n’est plus une prière, mais un ordre qui doit monter des peuples vers les gouvernements, l’ordre de choisir définitivement entre l’enfer et la raison.  » Voilà qui nous change des éloges de la démocratie belliqueuse et mensongère manière George W. Bush qu’entonnent chez nous à l’unisson les démagogues de la droite satisfaite tels qu’André Arthur à la radio AM, ou son homologue outremontoise du Devoir, tout en se donnant des airs d’esprits éclairés.

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