Dans le paysage intellectuel contemporain, peu d’auteurs sont aussi stimulants que Byung-Chul Han. Philosophe allemand d’origine sud-coréenne, Han a au fil des ans développé une pensée à la crête de notre temps. S’interrogeant sur les causes des nouvelles pathologies sociales (dépression, anxiété…), il prolonge aussi certaines des intuitions les plus fortes de Jean Baudrillard, philosophe français hautement original, praticien de la « pensée radicale ».

L’œuvre de Byung-Chul Han se lit comme des variations sur le thème de la fatigue. Selon le philosophe, l’épidémie de fatigue qui accable nos sociétés contemporaines est rendue possible par la tentative, assez réussie, d’évincer la négativité du champ de notre expérience. La négativité est ce qui résiste, ce qui est autre et confronte le « moi » en le soumettant à des expériences potentiellement transformatrices. Sans cette altérité qui donne forme au réel, le je ne rencontre partout que lui-même. Cette « positivation » se déploie en outre sous plusieurs modalités. Han évoque le processus de numérisation total de notre monde qui consiste en un lissage de toutes les aspérités du réel pour les contenir dans le régime de proximité de l’écran. Il signale également l’impératif de transparence qui conditionne la vie sociale et politique aussi bien que la vie individuelle et qui « rend suspect tout ce qui ne se soumet pas à la visibilité » (La société de transparence). Dans Topologie de la violence, le philosophe rappelle que « [t]ous les systèmes n’ont pas la transparence de soi pour télos. L’opacité est justement la condition de possibilité de nombreux systèmes ». Ainsi, c’est par le jeu de voilement/dévoilement, par exemple, que la séduction, l’érotisme et même la beauté peuvent exister selon Han. L’action politique n’est également possible que par une certaine dose de dissimulation. Han rappelle ainsi la raison d’être des nuances logeant entre les choses, ces nuances essentielles qui demandent néanmoins du temps pour être appréhendées. Le règne de l’information et de l’hypercommunication conduit pourtant à les liquider puisque « la complexité ralentit la communication ». L’impératif de transparence participe alors à vider le sens du monde.

Carrefour des diverses réflexions de Han sur notre modernité tardive, les nouvelles pathologies sociales, nommément la dépression, l’anxiété, le burn-out ou encore le TDAH, peuvent s’expliquer uniquement au prix d’un renouvellement du cadre théorique foucaldien sur les techniques de pouvoir (biopolitique). D’abord, Han nous indique que, contrairement à ce que laisse toujours croire une vaste majorité de penseurs, nous sommes sortis du paradigme de la société disciplinaire. En effet, l’individu contemporain ne souffre plus de contraintes imposées de l’extérieur par des structures biopolitiques (en témoigne la normalisation des appels à l’émancipation, partie intégrante des nouvelles stratégies de positionnement des entreprises), mais se contraint lui-même à déployer sa singularité dans le monde, dans l’espoir de la monnayer : « À partir d’un certain degré de production, la société de la discipline, ou schéma négatif de l’interdit [schéma de la contrainte exercée sur l’individu], se heurte rapidement à ses limites. Pour augmenter la productivité, le paradigme de la discipline est remplacé par celui de la performance, ou plutôt, par le schéma positif compris dans les capacités. Car, en effet, à partir d’un certain niveau de productivité, la négativité de l’interdit semble bloquer et empêcher son augmentation. La positivité contenue dans le verbe “pouvoir” est bien plus efficace que la négativité qu’il y a dans le verbe “devoir”. Ainsi, l’inconscient social passe de “devoir” à “pouvoir”. Le sujet performant est plus rapide et plus productif que le sujet obéissant » (La société de la fatigue). Pour Han, la nouvelle norme d’authenticité trouble le rapport à soi, puisqu’il se mue en mode d’exploitation. Le phénomène des « entrepreneurs de soi-même » et du personal branding en fournit un exemple éloquent. Ainsi, « les interdits, les règles et les lois ont été remplacés par les projets, les initiatives et la motivation » qui appellent un renouvellement incessant et, in fine, épuisant. L’individu s’acharne sur lui-même librement dans une version falsifiée de la liberté. La concurrence est son mode de sociabilité.

Ce mince échantillon de la pensée de Byung-Chul Han, qui brosse un tableau plutôt sombre de l’époque contemporaine, nous oblige à évoquer un ouvrage, Le parfum du temps, dans lequel le philosophe s’attache cette fois à chercher d’éventuelles issues aux crises qui bouleversent la vie d’aujourd’hui. Il s’agit en effet d’un essai philosophique sur l’art de s’attarder sur les choses, comme le mentionne le sous-titre; c’est un appel à la revitalisation de la contemplation. Seule la contemplation serait à même de redensifier le temps en le faisant accéder à un supplément d’être, en d’autres mots, au domaine du sens. Contrairement à la thèse d’Hartmut Rosa, figure de proue de la pensée de l’accélération dans la modernité tardive, l’accélération ne serait pas la cause des pathologies sociales, mais un des nombreux symptômes dérivant d’un « manque essentiel d’Être […] » (Le parfum du temps). La contemplation a des vertus transformatrices puisqu’elle nous permet d’être habités par autre chose que nous-mêmes; elle implique de faire halte pour se laisser surprendre par l’inattendu, par ce dont l’accès ne procède pas d’une activité orientée, mais d’un état de disponibilité. Byung-Chul Han nous invite ainsi à réinvestir un espace, certes menacé par la marche du monde, mais rigoureusement essentiel pour prévenir La fin des choses (titre de son plus récent ouvrage, paru en février).

Photo : © Byung-Chul Han

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