Adam, Ève et autres considerations scientifiques

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Du latin vulgaris, qui signifie «populaire», la vulgarisation scientifique rend le savoir accessible aux curieux non spécialistes. C’est l’un des domaines les plus dynamiques de l’édition. Son inspiration, elle la trouve dans l’infiniment grand en étudiant la marche du monde et de l’Univers tout explorant l’infiniment petit. Sa soif de connaissances, elle l’étanche auprès des sources inépuisables que sont les hommes et leur environnement. Au fond, elle tente de répondre aux questions du peintre Paul Gauguin: «D’où venons-nous? Que sommes-nous? Où allons-nous?»

L’acquisition des connaissances n’a pas toujours été sans heurts. Prenez Adam et Ève dans la Genèse. Ils ont été chassés comme des malpropres du jardin d’Éden après avoir mordu dans le fruit défendu, celui de l’arbre de la connaissance du Bien et du Mal. Qui a dit que la curiosité est un vilain défaut? Blague à part, dans l’histoire scientifique, il a fallu quinze siècles afin de savoir si la Terre tourne autour du Soleil. L’astronome et physicien italien Galilée l’a démontré en 1635, au prix de sa carrière. Après la publication de son fameux ouvrage Dialogue sur les deux grands systèmes du monde, l’Inquisition lui a fait un procès et l’a forcé à abjurer les conclusions de ses recherches, pour enfin le condamner à la prison à vie.

Questions tous azimuts
Accélérons la machine à remonter le temps. Changement des mentalités et démocratisation obligent, il n’est plus aussi contraignant d’acquérir le savoir scientifique. Il suffit désormais de franchir le seuil d’une librairie et de se diriger d’un pas leste vers la section consacrée aux sciences. Un tour d’horizon nous permet d’affirmer maintenant que «le savoir n’est pas proportionnel au nombre de diplômes», comme le clame le très humoristique Pourquoi les manchots n’ont pas froid aux pieds? Issu de la collection «Science ouverte», il succède à Mais qui mange les guêpes?, dont le mot d’ordre est qu’il faut poser toutes les questions, même les plus stupides, et qu’elles méritent de trouver des réponses. Il s’agit de la compilation des questions des lecteurs du magazine britannique New Scientist («Pourquoi la morve est verdâtre?», «Pourquoi la bière mousse plus dans un verre sec que dans un verre mouillé?», «Pourquoi les poubelles dégagent la même puanteur?») et de leurs réponses, certaines très rigolotes, mais toutes vérifiées. À noter que les lecteurs du New Scientist sont surtout des sujets de Sa Majesté la Reine Elizabeth II, car beaucoup de questions portent sur la préparation du thé. Et pour répondre à la question-titre: les manchots n’ont pas froid aux pieds, car ils ont, entre autres, des sortes de radiateurs portables en haut des pattes!

Bêtes pas bêtes
Dans le même esprit se trouvent La Symphonie animale et le Manuel universel d’éducation sexuelle à l’usage de toutes les espèces, dans lesquels on apprend la vie palpitante des animaux. Le premier est accompagné d’un disque, intitulé Jouis de ton ouïe, et a été réalisé par deux larrons de Charlie Hebdo: Antonio Fischetti, docteur en acoustique, et Honoré, illustrateur. Entre les bêtes, le son est la forme de communication la plus utilisée pour s’organiser en société ou pour se défendre. Même les poissons et les fruits de mer font du bruit! Les harengs pètent, non pas pour séduire, ni pour avertir d’un danger, mais pour se réconforter en bande. La langoustine joue du violon avec ses antennes et ses stries sous les yeux, et le son qu’elle émet peut atteindre 20 000 hertz et faire fuir les prédateurs.Mais dans le règne animal, force est de constater que toutes les énergies sont concentrées sur un seul moment: la reproduction de l’espèce. Si Fischetti le docteur en acoustique aborde le sujet, le docteur Tatiana a conçu un Manuel universel d’éducation sexuelle des bêtes. Tous les moyens sont bons pour arriver au but ultime. L’acte sexuel est le mécanisme essentiel de l’évolution, appelé également la «sélection naturelle», découvert par Charles Darwin et Alfred Russel Wallace au XIXe siècle.

Le docteur Tatiana, alias Olivia Judson, chercheuse en biologie de l’évolution, propose un ouvrage vivant et plein d’esprit. Les chapitres commencent par un courrier du cœur dans lequel une mante religieuse de Lisbonne, un paon du Sri Lanka et une maman lamantin de Floride lui confient leurs soucis. La dernière se plaint que son fils ne cesse de câliner d’autres mâles. En s’appuyant sur la littérature scientifique, Judson réalise un portrait éclairant du comportement animal qui mène à une meilleure compréhension d’une espèce bien connue: l’Homo Sapiens, en l’occurrence l’être humain.

Anatomie de l’Homo Sapiens
Au XXIe siècle, l’Homme continue de fasciner. Léonard de Vinci, dont le croquis de L’Homme de Vitruve est passé à l’histoire, a été l’un des premiers à avoir observé l’anatomie de ce bipède. Petite Encyclopédie hétéroclite et insolite du corps décortique cet organisme complexe et puissant. Ce livre, avec une couverture rigide, un papier et des illustrations qui rappellent l’atmosphère des cabinets de curiosités possède un charme suranné. On passe des recettes anti-hoquet et de l’énurésie (faire pipi au lit) à la position du point de Gräfenberg ou point «G» (zone érogène) et aux acariens, ces «hommes-nivores». Toutes ces informations hétéroclites font fonctionner les neurones à plein régime et rappellent que le corps serait bien incomplet sans le cerveau.

D’ailleurs, cet organe n’est pas comme les autres: il est le siège de la pensée, en perpétuelle construction avec «la fabrication de nouveaux neurones en fonction de l’apprentissage et de l’expérience vécue». La neurobiologiste Catherine Vidal s’est demandé: Hommes, femmes, avons-nous le même cerveau? D’après les recherches des dix dernières années, Vidal déboulonne les idées reçues et les évidences qui sont passées dans le discours populaire, telles celles qui concernent l’absence de sens de
l’orientation chez les femmes. Par contre, avec les techniques d’imagerie cérébrale, on a constaté que le cerveau se modifie en fonction de notre activité la plus fréquente. Chez les musiciens professionnels, il existe des «modifications du cortex cérébral liées à la pratique intensive de leur instrument». Incroyable, non?

Entre passé et avenir
Bill Bryson s’est justement penché sur cette extraordinaire expérience qu’est l’Homme dans Une histoire de tout ou presque… Dans ce «tout», il y a l’histoire des sciences, de la Terre et de l’Univers, et Bill Bryson fait encore la preuve de son talent de vulgarisateur non dénué d’humour. En commençant la lecture, il rappelle qu’«il a fallu, pour que vous soyez là aujourd’hui, que des billions d’atomes errant au hasard aient la curieuse obligeance de s’assembler de façon complexe pour vous créer». Ce sont ces mêmes atomes qui ont donné à la science de grands savants, tels Einstein, Newton ou Marie Curie. C’est en suivant leurs pas de scientifiques, certains assez fous, que l’on retrace l’histoire du Big Bang, des dinosaures, du système solaire, des planètes, mais aussi celle de l’eau, de l’ADN, des lichens et… de l’Homme. Par contre, Bryson est réaliste: ce n’est pas l’Homo Sapiens qui veillera sur la destinée du cosmos en raison de son fort instinct d’extermination. Selon lui, «nous sommes ce qu’il y a de mieux. Nous sommes peut-être tout ce qu’il y a». Et il espère que nous ne verrons pas la fin du monde.

Ce à quoi Alan Weisman, lui, s’est attaqué en écrivant Homo Disparitus. Il part du principe que le pire s’est déjà produit pour les terriens (stérilisation du sperme, leur enlèvement par les extraterrestres ou par Jésus, etc.). Il a envisagé l’avenir de nos maisons, des animaux domestiques, des édifices publics, des villes, des routes en faisant appel à de nombreux experts. Les conclusions sont vertigineuses, mais pas surprenantes: la nature reprendra ses droits rapidement.

En deux jours, et sans entretien, le métro new-yorkais est inondé; en trois ans, les immeubles s’effritent et leurs entrailles se dilatent et se contractent. Après 300 ans, les ponts s’effondrent. Quant au chat domestique, il revient à l’état sauvage et fait diminuer le nombre des petits prédateurs (ratons, laveurs, renards). Ce qui resterait des humains? Peu de choses, à l’exception des ondes hertziennes des émissions de radio et de télévision. Aujourd’hui, il existe des lieux dans le monde sans présence humaine. Il s’agit de la zone démilitarisée qui sépare les deux Corées depuis 1953. Elle est devenue le refuge d’espèces en voie de disparition, tels l’ours noir d’Asie, le cerf d’eau ou le lynx.

À l’heure où les avertissements pour la protection de la planète se multiplient, la marche de l’évolution se poursuit inexorablement, malgré les pertes avérées au sein de la biodiversité. Jean-Pierre Rogel en fait la démonstration en donnant les dernières nouvelles de la biologie moderne avec L’Hippopotame du Saint-Laurent. Rogel veut participer au débat actuel qui divise les créationnistes et les tenants de la théorie de l’évolution, dont le plus ardent défenseur fut Stephen Jay Gould. D’ailleurs, cela fait 150 ans qu’a été publié L’Origine des espèces de Darwin et depuis, la science de l’évolution s’est modernisée en intégrant les connaissances de la génétique et de la biologie moléculaire. C’est justement grâce aux méthodes modernes que les biologistes et les paléontologues ont confirmé l’origine de la baleine: il y a 55 millions d’années, c’était un mammifère terrestre, et son plus proche parent est l’hippopotame. De là découle la réflexion sur la condition de l’humain.

«Espèce parmi les espèces, nous partageons avec tous les vivants une histoire commune, des mécanismes communs, que les chercheurs expérimentent de plus en plus finement», constatent Henri Atlan et Frans B. M. de Waal dans Les Frontières de l’humain. L’accélération des connaissances et le raffinement des techniques de recherche dans les sciences du vivant ont certes renversé les anciens classements, mais ils ont également créé une confusion, notamment avec l’arrivée de la biotechnologie. Il est désormais possible de créer des animaux transgéniques, dont le gène est issu d’une autre espèce. Atlan et de Waal nous convient à une réflexion nécessaire sur la condition humaine qui pourrait être en danger face aux nouvelles avenues qu’ouvre la science. Ils font appel à l’éthique pour poser les bases d’une nouvelle moralité, et pour établir des barrières sociales et juridiques.

Le monde en vert
Il s’agit également de se définir au sein d’une nature qui ne cesse de se transformer, pour le meilleur ou pour le pire. Changer le monde. Un guide pour le citoyen du XXIe siècle apporte sa brique dans la construction d’un avenir plus respectueux du globe terrestre. Préfacée par Al Gore, prix Nobel de la paix 2007, cette bible fait le panorama de tout ce qui se fait en matière d’environnement dans le monde. L’ouvrage part du postulat que la conscientisation et l’action sont prises à partir du milieu où on vit: l’habitat, les villes, la communauté, les affaires, la politique et la planète. Au Brésil, l’architecte Alexandra Lichtenberg a monté un projet de logement urbain écologique dans la banlieue d’Urca à Rio de Janeiro. Il s’agit de l’ÉcoMaison, qui réunit le confort des maisons classiques et le respect de l’environnement. Parmi ses caractéristiques se trouve le captage de l’eau de pluie, qui a «fourni 28 % de l’eau utilisée» dans la maison.

Un peu partout dans le monde des citoyens posent des actes qui rappellent l’importance de s’engager davantage aujourd’hui et pour les prochaines générations. Au Québec, l’expédition de Jean Lemire et de son équipe dans l’Antarctique, au pôle Sud, a interpellé les esprits. Mission Antarctique est un hymne à la beauté de la nature au pays des glaces éternelles. C’est la concrétisation en textes et en images de ce voyage à bord du Sedna IV, qui a duré 430 jours, et dont ils ont ramené les preuves irréfutables du réchauffement climatique. Elles confirment les conclusions des recherches établissant que la température de la mer de l’Antarctique s’est réchauffée d’un degré Celsius ces dernières années. Lemire souligne que tout comme dans l’Arctique, «les changements climatiques modifient les frontières et les habitudes migratoires et provoquent inévitablement une perte de biodiversité». Parmi les espèces menacées, l’ours polaire est la victime de ces bouleversements au pôle Nord, tandis qu’au pôle Sud, c’est le manchot d’Adélie.

C’est un défi planétaire qui mobilise les scientifiques, les explorateurs et, peu à peu, la classe politique. Perdre le Nord? de Dominique Forget est l’une des représentations de cette mobilisation. Avec l’aide d’experts de renom, la journaliste fait un état des lieux (écologique, économique, juridique, politique et humain) de la situation dans l’Arctique. Il y a péril en la demeure: en 2007, plus d’un million de kilomètres carrés de glace a fondu dans l’océan Arctique, soit 20 % de la superficie de la banquise. D’ici 2040, il n’y aura plus de glace en été. Le Canada est aux premières loges de cette transformation inéluctable qui suscite l’intérêt d’États voisins, dont la Russie et les États-Unis. Même si l’enjeu est climatique, il semblerait que ce sont plutôt les considérations économiques et géopolitiques qui forceront le gouvernement canadien à reconnaître la nécessité d’intervenir contre la «fonte de la banquise, le dégel du pergélisol et les tempêtes de pluie qui menacent l’écosystème».

Poussière d’étoiles
Née il y a 9,1 milliards d’années, la planète Terre fait partie d’un vaste ensemble qui s’appelle l’Univers, et elle ne serait pas ce qu’elle est sans le Big Bang. Bang! L’histoire complète de l’Univers retrace le développement de cet événement fondateur apparu il y a 13,7 milliards d’années. Trois hommes aux parcours différents ont réalisé ce beau livre, véritable voyage dans la voie lactée: Brian May, musicien du groupe Queen et docteur es sciences, Sir Patrick Moore, célèbre astronome et animateur de The Sky at Night à la BBC, et Chris Lintott, co-animateur avec Moore et docteur en astrophysique. Avec eux,
l’antimatière, la comète, la supernova n’auront presque plus de mystère pour vous, mais aussi la nébuleuse et le fameux trou noir. Par exemple, celui-ci est «un corps qui possède un champ gravitationnel suffisamment puissant pour empêcher que la lumière elle-même s’en échappe», malgré qu’elle soit l’élément le plus rapide de l’Univers. Si les hommes n’auront pas l’occasion d’assister à la fin du monde, May, Moore et Lintott croient que la Terre deviendra inhabitable dans un milliard d’années avant d’être consumée par le Soleil, qui sera devenue une géante rouge.

Entre-temps, qui sait, nous aurons probablement fait le même rêve que Mam’selle Bulle, héroïne de la chanson éponyme du groupe Tryo: «Mam’selle Bulle avait un rêve spécial. Pour une bulle quitter la Terre c’est peu banal. Mam’selle Bulle… Comme un funambule qui rêverait de s’envoler… Au ciel étoilé, Bulle s’est accrochée. Et c’est dans la voie lactée que Mam’selle décida d’habiter.»

Bibliographie :
Pourquoi les manchots n’ont pas froid aux pieds? Lecteurs de la revue New Scientist, Seuil, coll. Science ouverte, 206 p., 25,95$ La Symphonie animale, Antonio Fischetti (texte) et Honoré (illustration), Vuibert Arte Éditions, 142 p., 33,95$ Manuel universel d’éducation sexuelle à l’usage de toutes les espèces, Olivia Judson, Points, coll. Science, 382 p., 17,95$ Petite encyclopédie hétéroclite et insolite du corps, Malo Richeux, Éditions Albin Michel, 210 p., 14,95$ Hommes, Femmes, avons-nous le même cerveau? Catherine Vidal, Éditions Le Pommier, coll. Les Petites Pommes du Savoir, 64 p., 8,95$ Une histoire de tout, ou presque, Bill Bryson, Payot, 654 p., 32,95$ Homo disparitus, Alan Weisman, Flammarion, 400 p., 39,95$ L’Hippopotame du Saint-Laurent, Jean-Pierre Rogel, Éditions MultiMondes, 176 p., 24,95$ Les Frontières de l’humain, Henri Atlan et Frans B. M. de Waal, Éditions Le Pommier/Cité des sciences de l’industrie, 128 p., 11,50$ Changer le monde. Un guide pour le citoyen du XXIe siècle, (Dir.) Alex Steffen, Éditions de La Martinière, 600 p., 59,95$ Perdre le nord?, Dominique Forget, Boréal/Névé, 264 p., 27,50$ Mission Antarctique, Jean Lemire, Les Éditions La Presse, 160 p., 39,95$ Bang! L’histoire complète de l’Univers, Brian May, Patrick Moore et Chris Lintott, Flammarion, 192 p., 79,95$

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