Retraçages

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À l'instar du cinéma américain qui adapte les gros canons du comic book américain, la bande dessinée louvoie elle aussi sur les plates-bandes d'un genre voisin (et noble) : la littérature. Quelques dessinateurs se sont intéressés au travail de la figuration narrative sous la contrainte littéraire, recréant les histoires à leur manière, usant tantôt d'astuces graphiques ou de mise en page, tantôt de l'onirisme d'un style pour résoudre l'abstraction ou les différents niveaux d'un récit.

L’illustre Jacques Tardi récidive avec une cinquième adaptation des enquêtes de Nestor Burma, le détective de l’agence Fiat Lux créé par Léo Malet, grand gourou du polar noir français. Tardi a depuis longtemps déjà affirmé son efficacité et son plaisir à traduire ces histoires en images, ce qui ne gâche en rien le nôtre pour ce M’as-tu vu en cadavre ? L’intérêt de cette série réside aussi dans l’excellent ouvrage de Jean-François Douvry, Rendez-vous… 120, rue de la gare, making of qui porte sur les secrets de la conception de 120, rue de la gare, un des meilleurs épisodes de la série.

L’Européen Vincent Vanoli, remarqué l’été dernier pour son interprétation du Décaméron de Boccace, est venu, lors d’un voyage sur les terres québécoises, respirer les fleurons de la littérature locale. Sa muse aura été Honoré Beaugrand, conteur de l’immortelle Chasse-Galerie. Les images inquiètes et les mines patibulaires des personnages de Vanoli siéent étonnamment bien aux tourmentes hivernales et aux bûcherons éméchés de la légende. Et c’est l’éditeur montréalais La Pastèque qui a pris les choses en main, ce qui ne rend l’œuvre que plus louable encore !

La bande dessinée peut également rendre hommage à un auteur. C’est le cas avec le superbe album Boris Vian en images et en bandes dessinées, consacré aux chansons de l’homme. Ici, tout est permis pour restituer, en plus de la magie des textes, le rythme et l’atmosphère des musiques. C’est aussi le plaisir de voir se côtoyer tout un cortège de dessinateurs, avant-gardistes (Peyraud, Duffour, Prud’homme) ou confirmés (Rabaté, Moynot, Chabouté, Robin, Davodeau, etc.). Le livre s’inscrit dans la collection où l’on a pu voir Brassens et Brel.

Parlant de Vian, la BD emprunte aussi les chemins de certains littéraires. L’OuBaPo – ouvroir de bandes dessinées potentielles – est fondé sur le modèle de son grand frère l’OuLiPo, où trôna entre autres le susnommé. Qui dit potentielles dit contraintes, et c’en est une de taille que releva le tandem Sergio Garcia (Géographie Martienne) et Lewis « le prolixe » Trondheim, soit une BD qui est en fait une immense fresque où trois personnages suivent trois chemins différents qui, au sens propre, se croisent et se décroisent tout au long du récit. Le lecteur jubile ! Rappelons un des ouvrages marquants du genre : Moins d’un quart de seconde pour vivre, du même Trondheim et de Jean-Christophe Menu où, à l’aide de seulement huit vignettes de celui-ci, celui-là improvise cent strips de quatre images réitérées et confondues qui jouent au jeu des apparences et de l’humour métaphysique. Un régal !

Le sujet de la littérature en BD est encore riche. Il serait criminel de ne pas mentionner l’excellent travail de transposition de Cité de verre d’Auster par le virtuose David Mazzucchelli, du cycle Jean de Florette/Manon des Sources de Pagnol par Ferrandez-le-bucolique ou encore de l’Ibicus d’Alexei Tolstoï par Pascal Rabaté !

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M’as-tu vu en cadavre ?, Jacques Tardi et Léo Malet, Casterman
Rendez-vous… 120, rue de la gare, Jean-François Douvry, Casterman
La Chasse-Galerie, Vincent Vanoli, La Pastèque
Boris Vian en images et en BD, Collectif, Vents d’Ouest
Les trois chemins, Lewis Trondheim et Sergio Garcia, Delcourt
Moins d’un quart de seconde pour vivre, Trondheim et J.-C. Menu, l’Association
Cité de Verre, DAVID Mazzucchelli Actes Sud
Jean de Florette/Manon des Sources, Jacques Ferrandez, Casterman/La Treille
Ibicus (3 tomes), Pascal Rabaté, Vents d’Ouest

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