Poor lonesome Trio

Le métier de marshal est le fruit d'un long apprentissage. Combattre le crime, traquer les desperados et remettre les cowboys dans le droit chemin est une quête ardue. Toutefois, j'ai bien réussi ma mission avec mes deux solides assistants, Tony, dit « Old Timer », et Steeve, dit « Le Poète ». Je leur ai tout appris et, ma foi, j'en suis assez fier.

Le marshal et l’intrus

Dans l’enfumé saloon Le Lucky Pantoute, là où je déniche et réhabilite les jeunes hors-la-loi du comté, il court plusieurs rumeurs. L’une, entre autres, concerne un duo de desperados (Dieter et Fourquemin), qui voudrait faire du jeune Jason Picklight un hors-la-loi pur et dur. Déjà, le titre de ce nouveau mystère, Outlaw, annonce les embrouilles.

Mais avant de débuter ce récit obscur, voici l’écho d’une autre histoire mystérieuse que m’a racontée, accoudé au bar, un inconnu à l’accent british. Il y est question d’océan et d’un pirate prénommé Isaac. Tout ça ne me dit rien qui vaille.

Donc, le bruit courait qu’un drôle de type rôdait au saloon, posant (trop) de questions. Foi de marshal, j’ai décidé de tirer ça au clair.

– « Alors, hombre, on est nouveau dans la région ?
– Les nouvelles vont vite, Marshal.
– On peut savoir ce que tu cherches, hombre ?
– Je m’appelle Bernie « l’Angliche », chasseur de primes. Je cherche un type, Isaac le Pirate. Vous ne l’auriez pas aperçu, par hasard ?
– Jamais vu cette tête par ici…
– C’est un peintre. Il a quitté la belle Alice pour rejoindre l’équipage de Jean Mainbasse, un pirate à demi civilisé qui a renoncé à ses odieux brigandages pour partir à l’aventure et découvrir de nouvelles terres. Isaac est chargé de ramener des images qui prouveront l’exploit du capitaine.
– Mais qu’est-ce que c’est que cette histoire ?
– Une très belle histoire, Marshal. Vous ne me croyez pas ? Lisez le témoignage de Christophe Blain, il est accablant. Un bout de corde pour le pirate, et la prime pour Bernie « l’Angliche » ! »

Décidément, ce drôle de type, les yeux plongés dans son whisky, semble vouloir me mener en bateau. Affaire à suivre…

Mais, pour l’instant, le sort funeste de Jason Picklight, dont la mère tyrannique le pousse à une cruelle vengeance familiale, capte tout mon intérêt. Heureusement, ce pauvre Jason repose entre bonnes mains. Celles, entre autres, de Dieter, spécialiste des scénarios bien ficelés et passé maître dans les codes d’un genre toujours à la page, le western, et celles de Fourquemin, qui, avec ses dessins sombres, rend parfaitement l’atmosphère glauque de l’Ouest sauvage et indomptable.

Il ne reste plus qu’à seller mon cheval et suivre la route d’Outlaw jusqu’au bout. Et, comme dans tout bon western, le lecteur de Libraire Town peut sans encombres m’accompagner sur les routes, car je veille au grain sur ses lectures. So long !

Trois spectres et un cowboy

Alors que le marshal s’inquiète de l’arrivée d’inquiétants personnages à Libraire Town, j’ai récemment fait face à d’étranges phénomènes qui me rappellent ceux vécus par un lointain cousin britannique, pingre à l’excès. En effet, au cours de mes lectures nocturnes, lové sur le flanc d’un cactus avec qui j’ai développé une relation toute particulière, j’ai reçu la visite de trois spectres.

Le premier, Polonius, est de retour depuis peu grâce à une réédition qui, je l’avoue, s’avère fort réussie. Son récit m’a intrigué au plus haut point car l’apparition dit avoir été condamnée à se plier aux diktats répugnants d’une cité décadente sise en plein désert, à l’abri des ruines d’un monde qui ressemble étrangement au nôtre. Bien que plusieurs aient pu oublier Polonius depuis sa première vie à la fin des années soixante-dix, il n’a rien perdu de sa verve.

Le second spectre, plus timide, m’a soufflé à l’oreille : « Je m’appelle Murmure et j’ai la chance, moi aussi, de revenir hanter les ruelles désolées de Libraire Town ». Ce qui m’a d’abord frappé chez cet être attachant est cette étrange tache rouge qui traverse son blanc visage, fleur sanglante ou brûlure ancienne, nul ne sait, sinon qu’il dit lui-même se souvenir d’un écrasement d’avion puis d’une grande lumière. Au fil de la nuit, je compris pourquoi cette œuvre d’une émouvante fragilité symbolisait le temps présent. Son créateur, un certain Mattotti, possède sans contredit un des plus beaux traits de la bande dessinée actuelle et son œuvre, souvent fantastique, nous ramène constamment à l’éternité de l’instant avec sa magie et ses couleurs qui résistent aux assauts du temps et des modes qui passent.

Enfin, le troisième spectre possède un accent slave et représente les Temps nouveaux. Issu de la plume hargneuse de Tomasž Lavrič TBC, il apporte de mauvaises nouvelles pour les sociétés qui, prises dans la course à la rentabilité facile, oublient les malheureux qui ne peuvent s’offrir un billet pour le progrès en cours. Cette ultime apparition, bien que profondément noire, a quelque chose de lumineux tant son créateur maîtrise l’art complexe de la bande dessinée à suspense. Après m’avoir bouleversé par la violence de ses propos, le spectre m’a quitté, non sans me laisser un arrière-goût au plus profond de ma conscience.

Au bout de la route, l’espoir

Années 90. Les conflits ethniques déchirent le Rwanda. C’est dans ce décor troublant que Stassen situe Déogratias. On y accompagne un jeune homme qui cherche à laver la violence qu’il subit et impose en s’intoxiquant avec de l’urwagwa, un alcool de banane nocif. Alors que règnent l’agressivité, la domination et la discrimination entre les tribus et les blancs des quatre coins de la planète, les cultures s’entrechoquent et les pires atrocités sont commises. Déogratias se recroqueville sur lui-même, il devient chien errant, flaire le sol et dort dans la boue. Le talentueux et original dessinateur dévoile l’enchevêtrement des cultures, l’ambiguïté des contacts humains et l’absurdité de l’intolérance. Le scénario ne se résume pas à une reconstitution historique des conflits au Rwanda : c’est l’individu qui est au centre du drame. Stassen témoigne de l’effondrement de cet univers par le biais d’une fiction délirante aux limites du fantastique, un trait lourd et anguleux, une maîtrise remarquable de la lumière et des ambiances riches et dépaysantes. Ses personnages sont aussi beaux qu’inquiétants.

Tout un monde peut graviter autour d’une simple cigarette. Pour preuve, le marshal, qui a recommencé à fumer (et à tousser). Pour Laura, figure centrale d’Un peu de fumée bleue…, de Pellejero et Lapière, chaque cigarette est un souvenir refoulé, une histoire qui cherche à naître.

Tout commence sur la « route des dames », près de l’auberge de la mère de Laura. Le pays est tombé aux mains de l’ennemi et les hommes, emprisonnés, sont menés dans d’infâmes lieux de torture. Sur la route qui les conduit au supplice, les femmes attendent leurs compagnons et espèrent croiser leur regard pour leur offrir le seul cadeau permis par les gardes : une cigarette. La jeune Laura offre à un inconnu, Ludvik, des cigarettes sur lesquelles sont inscrits les vers d’un poème. Ludvik va s’y accrocher désespérément. Une fois sorti de l’enfer, il retrouve Laura et lui redonne son présent, puis lui tourne le dos. C’est finalement à l’auberge, auprès d’un voyageur qui se trouve là au bon moment, que Laura décide de fumer son poème et de raconter l’histoire de cette rencontre inoubliable. Lapière offre une histoire profonde, humaine et d’une narration subtile. Le dessin de Pellejero est attachant, le trait fort, les contrastes francs. Les personnages sont complexes, d’une grande force d’expression : tout spécialement les personnages féminins, qui ne sont, à mon avis, que trop rarement intéressants en bande dessinée.

Les choix de Marco :

Outlaw, t.1 : Jupons et corbillards, Dieter & Fourquemin, Glénat
Isaac le pirate, t.1 : Les Amériques, Christophe Blain, Poisson Pilote

Les choix de Steeve :

Déogratias, Stassen, Dupuis/Aire Libre
Un peu de fumée bleue…, Pellejero & Lapière, Dupuis/Aire Libre

Les choix d’Antoine :

Polonius, Tardi & Picaret, Gallimard/Futuropolis
Murmure, Kramsky & Mattoti, Seuil
Temps nouveaux, Tomaž Lavrič TBC, Glénat/Grands Chapitres

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