Neuvième art et polar: En noir et en couleurs

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Les éditeurs Rivages et Casterman nous ont récemment tricoté un concept qui semble fait sur mesure pour les amateurs de polar fréquentant sporadiquement le neuvième art: une collection, Rivages/Casterman/Noir, qui reprend en BD quelques classiques de la collection Rivages/Noir. Une idée doublement formidable. D'abord, on évite ainsi les longues séries, souvent difficiles à suivre pour l'amateur occasionnel, pour se concentrer sur ce que notre langue appelle les «one shot». Mais ensuite et surtout, c'est sûrement dans la collection Rivages/Noir qu'on trouve le plus de bons polars au pied linéaire. Prometteur, non? Les quatre premiers titres ont paru cet été.

Si vous aimez l’humour ou la littérature policière, il n’y a pas «à tortiller du pistolet»: vous devez impérativement connaître les aventures de John Dortmunder, tirées de la plume alerte de Donald E. Westlake. Ce cambrioleur honnête (excusez le paradoxe) et grognon a d’excellentes raisons d’être pessimiste: il est l’homme le plus malchanceux du milieu. Depuis 1970, treize Dortmunder sont parus (onze en français), tous plus hilarants les uns que les autres. Le premier, Pierre qui roule, est adapté ici en BD, avec bonheur, par Lax. Ce dernier, connu entre autres pour sa série Le Choucas, savoureux hommage à la Série Noire, a mis son coup de crayon d’une habile vivacité à contribution et concocté une adaptation fidèle, hautement réussie. La mise en couleurs, avec ses tons de gris, les atmosphères brumeuses (le smog de Manhattan, la poussière, les vitres sales) semblent là pour nous rappeler que l’avenir est difficile à apercevoir, et qu’un coup, même si bien préparé, peut mal tourner. Ce qui arrive effectivement, et plus d’une fois.

C’est le parti pris graphique inverse qu’a adopté Baru dans Pauvres zhéros, d’après Pierre Pelot. À juste titre: en insistant sur les vifs contrastes de couleurs, il a pu rendre cette histoire sordide, d’un pessimisme presque total, où le destin des petites gens semble violemment déterminé. Dans une communauté sans nom, Joël, un petit trisomique, a disparu. On le cherche; on veut faire porter le chapeau à certains, plus vulnérables. La télé est à l’affût du drame. Nanase, le paumé du coin, voudrait jouer au héros, pour une fois; d’autant qu’il en sait plus qu’il n’en dit. Mais dans ce «mélodrame social», le contraste entre les classes est plus violent encore que les vives couleurs du dessin. Comme dans un film noir, quelques vies seront brisées avant que les choses ne reprennent, tant bien que mal, leur place.

Le lot contient une nette déception, le Sur les quais adapté de Budd Schulberg. Le dessin de Georges Van Linthout, manquant d’assurance ou de technique, ne réussit pas à convaincre. Pire, presque toute son imagerie est tirée du film, plutôt qu’issue de son imaginaire. Ce qui nous donne plus que l’impression d’avoir à faire avec une adaptation du film, non du livre. Le scénario de Rodolphe pèche dans le même sens, faisant fi ou presque des différences entre livre et film… dont la fin. Certes, le film est mieux connu que le livre, qu’il a inspiré. Mais où est passée l’idée même de cette collection, qui est d’adapter un roman en BD? (C’est bien le roman, pas le film, qu’on trouve au numéro 335 de Rivages/Noir.)

Vient ensuite le dessert, un coup de cœur inconditionnel! Pour illustrer cette histoire de Jim Thompson, chez qui les émotions ne sont qu’une façon de manipuler les gens dans un monde autrement glacial, où l’expression «femme fatale» est un pléonasme, il fallait le dessin impitoyable de Miles Hyman. Sa ligne sèche, ses plaques de couleurs bien séparées soulignent la solitude des êtres, îles dans un océan de fatalité. Dans Nuit de fureur, la beauté plastique n’est pas à mettre au compte d’une coquetterie de dessinateur, elle figure au contraire à merveille la froideur du monde selon Thompson où tout est à sa place, même ce tueur intelligent que rien ne semble pouvoir arrêter mais qui réalise, trop tard, qu’il n’est qu’un petit pion dans une histoire bien plus grande que lui.

Un bon scénario, un dessin qui en renforce le sens et en illustre la beauté particulière; résultat: une bonne BD. Avec pour l’instant deux belles réussites, un raté et un gros coup de cœur, voilà une collection bien partie. Nous frétillons d’impatience, d’autant que dans la boule de cristal, on peut apercevoir un Dennis Lehane!

Bibliographie :
Pierre qui roule, Lax d’après Donald Westlake, Payot et Rivages, coll. Rivages/Casterman/Noir, 94 p., 31,95$
Pauvres zhéros, Baru d’après Pierre Pelot, Payot et Rivages, coll. Rivages/Casterman/Noir, 86 p., 29,95$
Sur les quais, Georges Van Lithout et Rodolphe d’après Budd Schulberg, Payot et Rivages, coll. Rivages/Casterman/Noir, 86 p., 29,95$
Nuit de fureur, Miles Hyman et Matz d’après Jim Thompson, Payot et Rivages, coll. Rivages/Casterman/Noir, 94 p., 31,95$

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