Le temps d’une guerre

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Finis les banals enjeux de pouvoir et les poncifs à la sales boches ou faces de citrons! La guerre évolue; les récits de guerre s'émancipent de leurs stéréotypes. Trois albums retiennent notre attention, qui ne cherchent pas tant à décrire la vie au front que le climat de terreur qui tue lentement, ou celle de l'homme qui, comme le dirait Jean Barbe, «devient un monstre»…

À l’ombre des snipers

Dans un coin dévasté et indéterminé d’Europe de l’Est, trois jeunes gens ont préféré quitter leur village et rester à l’abri dans les collines avoisinantes. Virtuellement orphelins, ils survivent de petits recels, jusqu’à ce qu’ils croisent la route de plus gros prédateurs qu’eux. Rencontre providentielle : les premiers trouveront une sécurité et un idéal anticonformiste, les seconds du petit personnel dévoué et influençable. On les enverra à Paris monter une petite succursale du « cartel » ; enrichis, euphoriques, ils ne verront pas leur chute venir… L’Italien Gipi signe avec Notes pour une histoire de guerre un album franchement abouti : un excellent sens de la narration, des planches aux trait et lavis délicats, et une fin plus que réussie.

Quant à eux, les frères Ricard nous ramènent en 1990 avec un voyage humanitaire au Liban. Brevet de
secouriste en main, informés mais insouciants, ils partent rejoindre une tante religieuse employée de la Croix-Rouge dans un Beyrouth en ruines. Il se rendront rapidement compte que la bonne volonté ne suffit pas pour venir en aide au sinistrés locaux : peinant à se dénicher un rôle vraiment utile, ils se laisseront gagner par la peur et un profond sentiment d’impuissance, tandis que les bombardements nocturnes s’intensifient. Cette tension se trouve par ailleurs férocement restituée par l’effet de crispation du trait au graphite rapide et nerveux d’un Gaultier (Kuklos, Soleil) en excellente forme. Non sans une salutaire dose d’humour et d’anecdotes croustillantes, Clichés Beyrouth 1990, nominé au Prix du scénario à Angoulême l’an dernier, nous offre un portrait décalé d’une tragédie pas si lointaine. « Ne jamais oublier, ce serait bien… »

Comment détourner l’innommable

Dans un registre tout autre, un fabuleux duo d’auteurs polonais sublime l’absurdité de la guerre avec Achtung Zelig !, un surprenant conte baroque, grotesque, qui n’est pas sans rappeler la fantaisie de Fred ou l’onirisme de David B. Deux Juifs, Zelig père à tête de saurien et Zelig fils à tête de crapaud, tentent en vain de passer inaperçus alors qu’ils croisent un détachement SS… Après les avoir invités à boire un verre en leur compagnie, le commandant de la troupe, un nain mélancolique à bonnet pointu, leur livre le fond de ses sentiments, espérant que ses proies reconnaissent en lui un être humain.

Après Essence, l’album lauréat du concours Arte-Glénat de nouveaux talents, le trait caméléonesque de Gawronkiewicz prend une tournure plus académique, un semi-réalisme hachuré à la Rosinski — qui signe la postface —, grâce auquel des planches variées et inattendues éclatent. Abasourdi, on reste avec un arrière-goût dérangeant…

Bibliographie :
Notes pour une histoire de guerre, Gipi, Actes Sud, coll. Actes Sud BD, 96 p., 40,25 $
Clichés Beyrouth 1990, Christophe Gaultier, Sylvain & Bruno Ricard, Les humanoïdes associés, coll. Tohu-bohu, 158 p., 23,95 $
Achtung Zelig !, Krzystof Gawronciewicz & Krystian Rosenberg, Casterman, coll. Un monde, 56 p., 25,95 $

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