La Rentrée Delcourt – D’un monde à l’autre

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La bande dessinée en série, c'est comme les feuilletons ; on en est toujours réduits à attendre la suite avec impatience. Chacune de ces séries a son monde qui lui est propre. Petits univers aussi fantasmagoriques qu'éclatés, leur succès repose, comme dans tout bon jeu, sur la constance de leurs règles internes. Ces mondes, tous différents, voient leur destin changer, album après album. Dans certains cas, cela s'étoffe, cela nous tient en haleine. Dans d'autres, malheureusement, la règle se dérègle, le fil de l'action s'use, menace de rompre. Voici les quatre derniers rejetons d'autant de séries dont les mondes sont assez intéressants, chacun à sa façon, pour qu'on se prenne de l'envie de leur souhaiter longue vie.

Un monde sans frontières

On est habitués de voir les personnages de Joann Sfar traverser d’un album à l’autre. Dans Transatlantique en solitaire, alors même que la nouvelle « flamme-fantôme » de Fernand le Vampire initie celui-ci à l’art du passe-muraille, on retrouve, à bord du même transatlantique, le professeur Bell (Professeur Bell) et Imhotep (La Fille du professeur). Cela dit, loin de nuire à la compréhension de l’ensemble, on dirait que ce débordement de frontières fait du bien à notre grand dépressif de Vampire (qui, on l’apprend, deviendra Petit Vampire le jour où il en aura marre d’être grand).

L’ennui avec l’immortalité, c’est qu’elle conduit à l’ennui. Et sur une croisière, summum de l’ennui maîtrisé et entretenu avec soin, Grand Vampire ne peut que s’ennuyer davantage. Lui qui n’était déjà pas très entreprenant, le voilà plus larvaire que jamais. Voilà peut-être pourquoi l’action ne peut arriver que de l’extérieur sous les traits de héros un peu moins immobiles que notre grand dépressif de vampire qui se contente, comme toujours, de subir. Cette fois, ce qui lui est donné de subir, c’est une leçon de drague (donnée par un « loup-dragou », bien évidemment) qui ne pourra certes pas lui faire de tort, empêtré qu’il est dans les bras de sa nouvelle conquête.

Autant Petit Vampire est animé et fonceur, autant Grand Vampire est indolent et désabusé. Décidément, c’est une constance chez Sfar que le monde des adultes, même vampires, soit triste et terne comparativement au monde des enfants. Cela dit, ce monde-passoire où des personnages de différentes séries se rencontrent, où les filles traversent les murs, malgré le fait qu’il soit hétéroclite et tout pêle-mêle (ou grâce à cela), est de plus en plus attachant.

Monde monochrome mais loin d’être ennuyant

Deuxième tome de « Spoogue », une toute nouvelle série d’Olivier Mihiet, Bourak est assez bien mené. Ce univers, où les morts et les vivants se mélangent, a pour héros un gardien de cimetière dépossédé de ses morts (voir le premier album, Kougna) et, puisqu’un malheur ne vient jamais seul, dépossédé de son amour également. Ce monde fantaisiste est largement inspiré de L’Étrange Noël de Monsieur Jack : inspiré mais non calqué. Cette bédé sent l’originalité à plein nez. Elle est constituée de superbes planches monochromes où les personnages, bien que toujours perdus dans un décor immense et foisonnant de détails, ne se laissent pas oublier, à force de se démener sans trêve, se conduisant comme des mufles, des bouffons, des enragés.

À travers tout cela, Spoogue, le très peu sympathique fossoyeur que Kougna a, lors du précédent album, dépouillé de ses morts, s’agite et s’excite comme un dingue, prêt à tout pour retrouver son amour, la princesse Glenouille, qu’une sorcière jalouse a transformée, pour la farce, en dinde. Cette agitation donne un album tout en rebondissements, bien que rien de vraiment surprenant ne nous saute à la gorge. Quoi qu’il en soit, on y remarque un bon découpage donnant lieu à des séquences fort bien réussies. Ajoutons à cela pas mal de sorcellerie, des bouts de doigt bouffés par des poissons, des têtes qui bondissent un peu partout, de la bataille, de l’engueulade, tout ça inspiré par l’amour d’une petite dinde de princesse. Une dernière chose : lire le premier album est impératif pour bien apprécier Bourak.

Éclatement du monde ?

Le concept Donjon, c’est un poulpe d’heroic fantasy grand public ; trois temps principaux, Potron-minet, Zenith et Crépuscule ; quelques séries parallèles, soit Parade et Monster ; plusieurs dessinateurs (Blain, Larcenet, Manu), encadrés principalement par les scénarios de Sfar et Trondheim. Le tout mélangé. Ce monde nous est présenté dans le désordre, faisant fi des lois de la chronologie.

C’est une joie tout enfantine qui me poussait à attendre Armaggedon, troisième tome de la série Crépuscule, avec enthousiasme (dans ce cycle, Herbert, en possession des sept objets du destin, a fait cesser la rotation de la planète). La rencontre entre Marvin, le dragon déchu et Herbert, le canard fumé à la haine, jadis amis et maintenant ennemis, ne semble pas avoir donné grand-chose. Et voilà maintenant que le monde entier s’écroule, que le destin change la face d’Herbert. Pourtant, ce qui aurait pu, normalement, être un point tournant de la série, passe aussi inaperçu qu’un chat gris dans la nuit. On glisse rapidement dessus pour s’attarder à une suite de péripéties un peu sans but, qui rappellent malheureusement plus les Donjon Monster que les albums précédents de la série-mère. On se demande bien vers quoi on se dirige. La série a-t-elle succombé au chaos ? L’impossible pari de construire un monde à partir de trois époques différentes est-il en train de morceler l’univers de Terra Amara dans un fracas de fin du monde ? Bien qu’on ne le souhaite pas, il semble, en tout cas, que tel est le sens biblique du terme Armaggedon.

Vers un monde inconnu, naviguons tant et plus

La série de Cape et de Crocs, d’Ayroles et Masbou, est un délice. Ce monde fascinant pourrait bien être celui d’Alexandre Dumas, à ce détail près que les deux héros principaux, messieurs Don Lope de Villalobos y Sangrin et Armand Raynald de Maupertuis sont, respectivement, loup hidalgo et renard gascon. Mis à part cette enveloppe animale, rien ne les distingue de leurs congénères si ce n’est l’adresse avec laquelle ils manient et l’épée, et l’alexandrin. À part le fait également que ce sont eux les héros et que, pour cette raison précise, nous les suivons de « chébèque » en galère depuis quatre albums. Et voici maintenant que le monde terrestre ne suffit plus à nos fins bretteurs. L’album Jean sans lune nous assène coup de théâtre sur coup de théâtre et nous entraîne dans un tourbillon d’action qui finira par nous porter vers un ailleurs lointain et mystérieux que je me garderai bien de nommer ici : les lecteurs assidus de la série peuvent facilement le deviner. Pour les autres, je vous laisse tout le plaisir de la découverte. Sachez seulement que cet album, comme tous les autres, est un dosage bien équilibré d’humour et de batailles, d’actions et de déclamations…, qui se termine d’ailleurs par les seuls mots que nous avions envie d’entendre : À suivre.

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Transatlantique en solitaire : Grand Vampire (t.3), Joann Sfar, Delcourt
Bourak : Spoogue (t.2), Olivier Milhiet, Delcourt
Armaggedon, Joann Sfar & Lewis Trondheim, Delcourt
Jean sans Lune : De Cape et de crocs (t.5), Ayroles & Masbou, Delcourt

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