L’intimité mystérieuse de Christophe Blain

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C'est une période charnière pour Christophe Blain, qui vient de réaliser son dernier tome de «Donjon potron-minet», dont le dessin sera désormais confié à Christophe Gaultier (Clichés Beyrouth 1990). Cet auteur remarquable désire se consacrer davantage à ses projets personnels – en fait, à des albums plus longs. Bientôt paraîtra le début d'un nouveau récit, Western, sur un registre plus humoristique qu'«Isaac le pirate», série qui l'a révélé au grand public et s'est beaucoup assombrie au fil des tomes, à mesure qu'Isaac perdait sa naïveté. Blain s'explique : «Je chercherai à me surprendre jusqu'à la fin […], mais mes histoires se terminent rarement franchement mal. Il y a toujours un espoir, à la fin.»

L’Atelier des Vosges : creuset de la BD moderne?
Christophe Blain, un illustrateur qui réalise des carnets de voyage, débarque par hasard dans le monde de la BD en rencontrant David B. au fameux atelier des Vosges – où ont aussi évolué Sfar, Trondheim, Satrapi et Guibert. Celui-ci lui propose tout simplement de dessiner une histoire qu’il avait écrite : La Révolte d’Hop-Frog. Les deux auteurs mettent deux ans à faire accepter le projet par un éditeur; c’est finalement Dargaud qui se décide, et l’album sera finaliste à l’Alph’art Coup de cœur à Angoulême, en 1997. En perçant chez les grands éditeurs simultanément à tous ces auteurs révolutionnaires, Blain en profite pour y faire passer un style qui s’éloigne sensiblement du courant mainstream; aujourd’hui, cette joyeuse bande s’est approprié ce courant et ces éditeurs pour «y faire ce qu’ils y veulent».

La quête d’une rapidité
Cet auteur affectionnant les récits de genre, dans la mesure où ils sont abordés comme un simple décor où les enjeux sont avant tout «intimistes ou sentimentaux», a amené à la BD un type de dessin décrispé des conventions esthétiques qui sévissaient jusqu’alors en combinant un trait enlevé, proche du croquis, à des références cartoon du début du XXe siècle. Sous ces abords faussement naïfs se cachent en fait plusieurs étapes, plusieurs «filtres». Préparation, crayonnés, encrage, couleur : de l’avis de l’auteur, des étapes contraignantes : «Je tente de réduire l’attente entre l’idée de départ et la réalisation finale. […] Si je publiais des histoires en noir et blanc, elles seraient davantage en connexion avec ce que j’ai sur la table quand je dessine. La couleur crée une distance. Le lecteur qui lit quelque chose en noir et blanc est plus proche de l’auteur, [reçoit] plus de spontanéité, plus d’émotion. Finalement, dans la bande dessinée, la couleur ne sert pas à grand-chose, ou alors à se faire plaisir.»

L’auteur a quand même trouvé le moyen d’avoir le beurre et l’argent du beurre en convainquant Dargaud de publier un recueil en noir et blanc des trois premiers tomes d’«Isaac». Et s’il pouvait se permettre de ne publier qu’en noir et blanc, il affirme que son travail gagnerait en liberté, libéré de la nécessaire
coloration des grands éditeurs traditionnels. Peut-être les choses changeront-elles; l’auteur suppose que, «à force de voir des versions noir et blanc des albums couleur, les gens finiront par se dire : « Pourquoi ça ne pourrait pas être tout de suite en noir et blanc? »»

Blain concède que pour lui, «l’encrage est une chose pénible». Ne pas encrer les planches, pratique permise par les progrès de la reprographie et aujourd’hui répandue chez bon nombre de dessinateurs, représente pour Blain un idéal à atteindre. Mais il avoue candidement : «C’est une voie que je n’ai jamais réussi à concrétiser. J’arrive à réduire le temps consacré à chacune des étapes de la réalisation, mais je n’arrive pas à les compresser ensemble. […] Je suis un admirateur de Mattotti, mais j’aime sentir quand un auteur est dans l’urgence et dans la spontanéité de son histoire… plus que dans l’expression de son dessin.»

Celui de Blain, énergique bien que minimaliste, et que le néophyte interprète souvent comme «un peu mal foutu (!)», rejoint pourtant fortement un public qui ne lit pas forcément de BD, séduit par ses incroyables récits. Chose qui plaît beaucoup à l’auteur, qui se définit lui-même surtout comme un dessinateur, que d’avoir parfaitement réussi à maîtriser ce qu’il avait envie de faire : raconter des histoires!

Bibliographie :
Donjon potron-minet (4 tomes) Avec Sfar et Trondheim, Delcourt, 48 p. et 16,95$ ch.
Socrate le demi-chien (2 tomes) Avec Sfar, Dargaud, coll. Poisson pilote, 48 p. et 16,95$ ch.
Isaac le pirate (5 tomes) Dargaud, coll. Poisson pilote, 48 p. et 16,95$ ch.

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