Dessine-moi un roman

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La transposition en cases de romans, de nouvelles, de contes, de fables, de poèmes ou de chansons ne date pas d'hier, mais elle va croissant et relève dorénavant de la stratégie éditoriale: soucieux de rallier des littéraires peu enclins à lire des récits en images, les éditeurs de BD présentent les adaptations comme des valeurs sûres. Pourtant, leurs tentatives ne sont pas toutes concluantes.

La version BD des Champs d’honneur est arrivée en librairie avec un bandeau clamant : «Pour la première fois, un prix Goncourt adapté en bande dessinée». Les lecteurs qui connaissent bien le neuvième art ne s’y trompent pas : ils savent que la qualité de l’œuvre originale n’est garante de rien, que sa transposition en BD constitue un exercice périlleux. L’écrivain Jean Rouaud et le bédéiste Denis Deprez ont conjointement mis en images Les Champs d’honneur et sa galerie de personnages, mais en 61 planches, ils arrivent tout juste à nous les présenter sommairement, sans qu’on s’y attache, et l’histoire se voit résumée en une suite de décès qui n’émeuvent guère.

Les images peintes par Deprez, à des lieues de l’esthétique traditionnelle de la BD, sont d’un flou qui tutoie l’abstraction ; cela donne des décors sublimes et nourrit l’impression du souvenir d’enfance lointain, mais ne favorise pas l’identification aux protagonistes. Ce «flou artistique» servait mieux une autre transposition d’un roman réalisée par Deprez, à savoir le Frankenstein de Mary Shelley (Casterman, 2003). Sa démarche est néanmoins d’un intérêt indéniable, car il réussit, selon ses propres paroles, à «s’approprier le récit» pour nous offrir «autre chose qu’un texte illustré».

Dans un registre plus accessible, populaire et commercial, le prolifique scénariste Makyo et le dessinateur Gémine proposent le deuxième tome de leur «mise en cases» du best-seller Qumran, thriller historico-religieux d’Eliette Abécassis. On y suit deux amis, respectivement archéologue et paléographe, dans leur dangereuse quête d’un des rouleaux des manuscrits de la mer Morte, dont la teneur pourrait remettre en question les fondements de la culture judéo-chrétienne. Le bédéphile moyen se retrouve ici en terrain familier : traitement visuel conventionnel, mise en scène fluide et récit bien rythmé, qui fait alterner rebondissements, réflexion spirituelle et éléments scientifiques et historiques. Un récit qui s’échelonnera sur quelques albums.

Roman noir… et blanc

Au rayon des adaptations de romans en bandes dessinées, Jacques Tardi occupe une place prépondérante : on lui devait déjà quatre enquêtes du détective Nestor Burma, créé par Léo Malet, ainsi que Jeux pour mourir, d’après le roman de Géo-Charles Veran, Le Der des ders, de Didier Daeninckx, et Le Cri du peuple, de Jean Vautrin, autant d’univers auxquels se prêtait admirablement le graphisme de Tardi. D’ailleurs, j’ai toujours considéré que ses planches valaient plus pour les décors, d’un noir et blanc extraordinairement évocateur, que pour la mise en scène souvent pataude — même s’il peut s’agir d’un parti pris stylistique.

Or, Tardi semble davantage inspiré par le Paris de la Commune de 1871 (Le Cri du peuple) ou des années 1950 (Burma), que par celui des années 1970, où se situe l’action du dernier roman qu’il a adapté, Le Petit Bleu de la côte Ouest : l’album s’avère visuellement moins soigné que ce à quoi nous avait habitué ce maître du noir et blanc. Quant à l’histoire, imaginée par l’auteur de polars Jean-Patrick Manchette, c’est celle, maintes fois ressassée, d’un type ordinaire plongé malgré lui dans une sordide embrouille. On a vu et lu des chasses à l’homme plus enlevantes ; d’ailleurs, l’intérêt de l’écrivain comme du bédéiste résidait plutôt dans la mise en relief de la vacuité existentielle d’un petit cadre qui réalise qu’il n’a pas grand-chose à perdre. Humano annonce deux autres adaptations de polars de Manchette — décédé en 1995 —  par Tardi, trente ans après leur seule véritable collaboration, quand le premier avait fourni au second le scénario original de Griffu.

Rouge comme l’urgence

Transposer un roman en un seul album de 46, 60 ou 100 planches représente un défi audacieux. Déjà, la formule du cycle donne plus de latitude, comme en témoignent Qumran et les grandes réussites que sont Le Cri du peuple (Casterman, 4 volumes) et Ibicus (de Rabaté, d’après Alexis Tolstoï, Vents d’Ouest, 4 volumes). Mais c’est sans doute la nouvelle qui se prête le mieux à l’exercice. En adaptant Rouge est ma couleur, tirée d’un recueil du même nom, l’écrivain Marc Villard et l’auteur de BD Jean Christophe Chauzy arrivent à faire oublier au lecteur, dès les premières images, qu’il s’agissait à l’origine d’un texte littéraire. La lecture ne souffre jamais de la narration elliptique — propre à la bande dessinée —, qui, dans ce cas-ci, confère au récit un rythme trépidant sans engendrer ni confusion, ni zones grises. Le dessin souple et organique de Chauzy, au trait plus jeté, spontané que jamais, de même que ses couleurs électrisantes, sont en phase avec la fébrilité des scènes et des personnages. Ceux-ci se révèlent colorés, forts et attachants.

Comme Tardi, Chauzy n’en est pas à sa première expérience du genre : il a déjà adapté La Vigie et La Vie de ma mère de Thierry Jonquet (Casterman, 2001 et 2003). Il est, avec Baru et Dumontheuil, l’un des plus inspirés portraitistes d’une certaine France, celle de la zone, de la rue, là où nous enfonce Rouge est ma couleur, entre les camés, les truands et des flics dont on ne sait trop de quel côté de la loi ils louvoient. On entre en trombe dans cette histoire et, en même temps, c’est elle qui nous rentre dedans. On en sort secoué, au bout de 56 pages totalement maîtrisées et terriblement vivantes.
Pour compléter le tableau, notons également le début de La Trilogie noire, scénarisée par Philippe Bonifay et dessinée par Youssef Daoudi, d’après l’œuvre de Léo Malet. Sans oublier deux rééditions : Casterman a eu la bonne idée de regrouper Jean de Florette et Manon des sources sous une seule couverture, dans sa collection «Classiques», pour ceux qui n’auraient pas encore goûté L’Eau des collines de Marcel Pagnol telle que fidèlement mise en bouteille par Ferrandez ; Actes Sud, enfin, relance la brillante adaptation de Cité de verre, d’après Paul Auster, chef-d’œuvre de David Mazzucchelli qui, espérons-le, passera moins inaperçu qu’à sa première parution.

Bibliographie :
Les Champs d’honneur, Jean Rouaud (scénario) & Denis Deprez (dessin), Casterman, coll. Un monde, 64 p., 25,95 $
Le Rouleau du Messie : Qumran (t. 1) Le Rouleau de la femme Makyo : Qumran (t. 2), Makyo (scénario) & Gémine (dessin), Glénat, coll. La Loge noire, 48 p., 21,95 $ ch.
Le Petit Bleu de la côte Ouest, Tardi (scénario & dessin), Les Humanoïdes associés, 78 p., 27,95 $
Rouge est ma couleur, Marc Villard (adapt.) & Jean-Christophe Chauzy (adapt. et dessin), Casterman, coll. Un monde, 56 p., 25,95 $
La Vie est dégueulasse : La Trilogie noire (t. 1), Philippe Bonifay (scénario) & Youssef Daoudi (dessin), Casterman, coll. Ligne rouge, 56 p., 18,95  $
Jean de Florette / Manon des sources, Jacques Ferrandez (scénario & dessin), Casterman, coll. Classiques, 126 p., 34,95 $

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