Comic-strip-teaseurs

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La bande dessinée est-elle un support pertinent pour la mise à nu de l'expérience vécue? Aux côtés de monuments tels que Maüs d'Art Spiegelman, Pilules bleues de Frédérik Peeters ou Persepolis de Marjane Satrapi (dont l'adaptation animée a clôturé cette année le festival de Cannes), un nombre grandissant d'auteurs ou d'individus privilégient cette forme d'expression pour livrer leurs témoignages, souvent bouleversants, informatifs, et parfois ludiques.

En réaction à la détresseCes derniers mois nous ont apporté quelques livres-chocs d’individus confrontés à des maladies incurables, dont deux traitant du cancer. Celui, autobiographique, de Miriam Engelberg, recèle déjà dans son titre, Comment le cancer m’a fait aimer la télé et les mots croisés, un aperçu de l’incroyable humour noir dont a fait preuve l’auteure face à un mal qui l’emportera. L’approche par thèmes du récit nous offre à voir une foule d’anecdotes sur le quotidien d’un malade condamné, où l’absurde le dispute souvent au pathétique. Engelberg réussit, malgré un dessin naïf et grâce à une étonnante lucidité, à faire rire franchement son lecteur là où d’autres n’auraient tiré que des larmes: un véritable tour de force humain.

Dans Le Cancer de Maman, Brian Fies raconte la rémission de sa mère atteinte d’un cancer du poumon, ce qu’absolument rien ne laissait présager. Car, contrairement à celui d’Engelberg, le ton de Fies est plutôt celui d’un exposé clinique, heureusement allégé de quelques allégories ludiques, mais où l’accent est mis sur la dégradation de l’état du patient. De manière spectaculaire, la persévérance peu commune de la mère de l’auteur lui a valu de faire partie des 5% des personnes atteintes de ce type de cancer ayant connu la rémission. Un ouvrage dérangeant et instructif.

Passages en institutions
Cette détresse a pu dans certains cas être encadrée dans des institutions. Déjà «craqué» en ces pages, Journal d’une disparition du Japonais Hideo Azuma nous livre sans fard l’incroyable récit de l’épisode d’itinérance de l’auteur, puis de sa convalescence au pavillon des alcooliques d’un hôpital psychiatrique. L’Espagnol Paco Roca s’est, quant à lui, inspiré de faits vécus et d’anecdotes de proches, notamment de l’histoire du père d’un ami, pour traiter de l’«inexorable décadence» des personnes âgées, et plus particulièrement dans Rides, de la maladie d’Alzheimer et des misères quotidiennes des malades en hospice. La mise en scène originale de l’auteur nous donne à voir de savoureux télescopages entre les souvenirs éveillés des malades et la triste réalité qui leur échappe.

L’association BD Boum, du Festival BD de Blois, propose depuis quelques années une série de projets éditoriaux à vocation sociale, en partenariat avec des auteurs de bande dessinée. Après plusieurs collectifs de témoignages de détenus, de jeunes issus de banlieues défavorisées et de malentendants, BD Boum récidive avec Paroles de tox, douze témoignages de toxicomanes en cure dans différents établissements, mis en images par une galerie de dessinateurs talentueux. Avec des propos âpres, certes, mais qui ont le mérite de placer un visage humain sur des parcours trop souvent noyés sous les tabous.

Déchirants destins
Bien sûr, ces faits vécus nous donnent aussi à lire des destins hors du commun. Tel Spiegelman, qui sut restituer dans Maüs l’effroyable expérience de son père, survivant des camps nazis, Miriam Katin nous livre avec Seules contre tous le premier témoignage direct d’une rescapée juive de la Seconde Guerre mondiale. Alors fillette, l’auteure est entraînée par sa mère de la Hongrie vers l’URSS. Elle subit les horreurs du régime pour sauver leurs deux vies. En plus d’être un superbe objet et d’être dessinée par une griffe charbonneuse et délicate à la fois, cette BD possède également le mérite de prêter la voix à une opinion souvent tue sur la condition juive actuelle… À son mari souhaitant inscrire leur fils à l’école hébraïque du quartier «pour être avec les siens», l’auteure réplique avec tristesse: «Oui, pour nous séparer encore, eux, nous.»

Des professionnels sur la sellette
Ces témoignages nous laissent également découvrir avec intérêt les coulisses de professions variées. En effet, certains professionnels tâtent de la BD comme violon d’Ingres pour nous livrer quelques confessions sur les joies et les peines de leur principale occupation. C’est le cas du médecin ORL Charles Masson, qui nous a gratifié de son réjouissant style spontané dans deux touchants ouvrages d’anecdotes hospitalières: Soupe froide, un récit romancé sur la dure nuit hivernale d’un itinérant, ainsi que Bonne Santé, un recueil de réflexions off-the-record désarmantes de sincérité sur les coulisses du milieu médical.

La BD a aussi la cote du côté des enseignants: deux d’entre eux viennent de livrer en cases de savoureux morceaux de leurs expériences! Martin Vidberg est remplaçant dans des petites écoles de campagne en Franche-Comté. Quand il reçoit enfin son affectation principale, quelques semaines après le début de l’année scolaire, il est estomaqué: il est désigné volontaire pour un IR, un institut de redressement pour élèves ultra-violents! C’est cette expérience qu’il rapportera dans Le Journal d’un remplaçant, alors que sa mission initiale se borne à «installer un climat de classe», tellement toute tentative d’enseignement semble vouée à l’échec. Vidberg, pratiquement laissé à lui-même, vivra une année plutôt bouillante, mais saura nous la rendre divertissante avec ses attachants bonshommes-patates…

Benoît Jahan, dit «Big Ben», restitue quant à lui de manière légère et fidèle une séquence de quelques journées de sa vie d’enseignant alors qu’une grève se profile et que les élèves sont drôlement turbulents; la routine, quoi! Plein d’humour, ce petit ouvrage sucré qu’est Jours de classe dissimule en son cœur un passionnant exercice: «une tentative de retranscrire 40 minutes de cours en collège», «en 280 cases», le prétexte étant un cours sur les thèmes des sirènes et de Charybde et Scylla, de L’Odyssée d’Homère. Et le résultat est saisissant: la narration coule avec une fluidité rare, et le lecteur a littéralement l’impression d’écouter une bande audio!

Bibliographie :
Comment le cancer m’a fait aimer la télé et les mots croisés, Miriam Engelberg, Delcourt, coll. Contrebande, 144 p., 19,95$
Le Cancer de Maman, Brian Fies, Çà et là, 122 p., 28,99$
Seules contre tous, Miriam Katin, Seuil, 132 p., 39,95$
Paroles de tox, Collectif, Futuropolis, 100 p., 29,50$
Soupe froide et Bonne santé, Charles Masson, Casterman, coll. Écritures, 134 et 191 p., 24,95$ ch.
Rides, Paco Roca, Delcourt, coll. Mirages, 104 p., 24,95$
Journal d’un remplaçant, Martin Vidberg, Delcourt, coll. Shampoing, 128 p., 19,95$
Jours de classe, Big Ben, Le Potager moderne, 92 p., 30,99$

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