Bill Sienkiewicz : La consécration d’un maître

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Après quinze ans, les éditions Delcourt se décident finalement à publier en français Stray Toasters, de Bill Sienkiewicz (Delcourt, 2004, 120 p. 44,95 $), . À la suite du succès remporté par un autre titre du même auteur, Jimmy Hendrix, la légende du Voodoo Child (Delcourt, 2004, 130 p., 36,95 $), il est évident que l'éditeur français ne pouvait passer à côté d'une telle opportunité. Mais la question se pose tout de même : pourquoi avoir attendu aussi longtemps avant d'offrir au public francophone une bande dessinée si populaire aux États-Unis ?

On peut bien sûr supposer que le moment n’était pas idéal auparavant, que Sienkiewicz n’était pas assez connu en France. Pourtant, on aurait tout de même pu profiter à de nombreuses reprises, depuis quinze ans, de l’engouement du public pour la bédé américaine… En fait, le réel problème avec Stray Toasters est qu’aujourd’hui encore, elle tranche avec la majorité de la production française et américaine.

En marge du comic traditionnel
Un détective au passé sombre enquête sur une série d’infanticides mystérieux dans lesquels deux de ses anciennes compagnes semblent impliquées. Résumée de la sorte, l’intrigue semble parfaitement en accord avec le genre américain alors qu’il s’agit, en fait, d’une des forces de Sienkiewicz, qui réussit justement à traiter d’une manière originale un récit qui, au départ, est tout à fait conventionnel.

Par exemple, contrairement aux superhéros américains largement médiatisés ces temps-ci, les héros de Stray Toasters sont avant tout des « ambiances ». Dans le même ordre d’idée, on peut avancer sans crainte que la folie est le personnage principal de cette bédé ; elle accable, en effet, la totalité des protagonistes à part peut-être, ironiquement, un démon en vacances sur la Terre, qui jette un regard hyper réaliste sur notre société.

Un vin âgé qui n’a rien perdu de son tonus
C’est d’ailleurs sûrement à cause de ce souci de dépeindre des atmosphères que cette histoire est si marginale. Tant du point de vue du dessin que du scénario, on est déstabilisé par les changements fréquents de tons narratifs et de styles graphiques. Bref, on est en face d’une bande dessinée difficile d’approche, mais lorsqu’on s’exerce à percer l’armure de l’œuvre, on y découvre une véritable esthétique de la fragmentation.

Utilisant plusieurs médiums dont le collage et en misant sur un dessin qui frôle souvent l’abstrait, Sienkiewicz nous fait voyager à travers plusieurs grands tableaux. Comme chez Faulkner, on peut sentir l’émotion, la tension à travers les scènes qui nous sont décrites. On passe donc successivement de l’angoisse à l’humour, du dégoût au cocasse et, pour dire franchement, c’est assez perturbant…

La publication en français de cette œuvre constitue donc une belle marque de respect envers Bill Sienkiewicz mais aussi, dans un certain sens, une reconnaissance qui arrive un peu tard… Néanmoins, Stray Toasters est définitivement une bédé à lire, et ce, même si vous n’êtes pas attiré au premier regard. Tentez l’expérience, elle vaut le coup !

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