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La lauréate du concours de critique du prix des Horizons imaginaires 2019

La lauréate du concours de critique du prix des Horizons imaginaires 2019

Par Alexandra Mignault, Les libraires, publié le 27/06/2019

Étudiante en Cinéma et création au Cégep de Sainte-Foy, Cynthia Grondin est la gagnante du concours de critique du prix des Horizons imaginaires 2019. Elle fera partie du prochain comité de sélection des finalistes de la cinquième édition du prix des Horizons imaginaires, à l’automne 2020.

Le jury de ce concours de critique s'adressant aux collégiens était formé d’Ariane Gélinas, auteure et chroniqueuse entre les pages de la revue Les libraires, Joanne Rochette, enseignante au Collège de Rosemont et Mathieu Lauzon-Dicso, enseignant au Collège Marianopolis et coordonnateur du prix des Horizons imaginaires.

Les prochains finalistes au prix des Horizons imaginaires ont été annoncés en mai dernier. Il s’agit de Nés comme ça de Dave Côté (Les Six Brumes), Ganymède (t. 1) : Les sarcophages de Nicolas Faucher (Michel Quintin) et Faunes de Christiane Vadnais (Alto). Rappelons aussi que cette année ce prix a été remis à Hivernages de Maude Deschênes-Pradet (XYZ). Cette récompense vise notamment à redonner le plaisir de lire aux collégiens grâce aux littératures de l’imaginaire.

Voici le texte gagnant de Cynthia Grondin; sa critique portait sur le livre La Ruche de Michèle Laframboise (Les Six Brumes) :

La Ruche : Un nectar épicurien aux paradoxes déchirants

« Les microtisseurs de l’araignée reconstruisent son hymen pour le prochain client. »


Il n’y a vraiment qu’une femme ayant vécu une déchirure de l’hymen pour comprendre Marilyn. Oui, je te comprends, ma chum. Moi aussi, je serais épuisée à force de me le faire défoncer. Pour une centième fois. Moi aussi, mes paupières s’alourdiraient.

Il y a des briques littéraires qui sont vides de sens. Il y a également des romans pesants qui sont légers en contenu. La novella La Ruche contient quant à elle une intrigue particulièrement poignante, comme une roche au fond du coeur. Faisant partie des cinq finalistes du prix des Horizons imaginaires (3e édition), cette oeuvre m’est apparue incontestablement unique. Malgré ses 112 pages, j’y ai trouvé un récit riche, saisissant et étonnant.

L’auteure Michèle Laframboise nous entraîne dans un univers de science-fiction dystopique aux saveurs mielleuses, amères et sanglantes. Elle s’amuse à effleurer nos tripes. Les miennes, elle les a broyées avec subtilité. Alors qu’une violence émerge de ses mots crus et laisse un goût poétique en bouche, l’histoire elle-même se transforme en un vaste contraste. Partagée entre le dégoût et la fascination, je n’ai pas pu m’empêcher de vivre l’expérience de La Ruche comme un oxymore. Je déteste le sentiment de la révolte et pourtant, j’ai adoré m’indigner en lisant ce livre.

Derrière les passages érotiques du roman se cache une vérité qui fait mal. Vendue à la Ruche des trois Grâces lorsqu’elle était enfant, Marilyn a été victime de modifications chirurgicales envahissantes. Ainsi, on a transformé son apparence afin de la faire ressembler à une actrice ayant vécu il y a des siècles, autrefois emblématique de la féminité : Marilyn Monroe. De plus, un engin à la technologie avancée est implanté dans son vagin afin d’accroître et de contrôler son appétit sexuel. Elle devient donc une abeille pour la Ruche. Une danseuse érotique. Une prostituée. Or, chapitre après chapitre, on revient en arrière pour découvrir l’enfance de Marilyn, en parallèle de son désir de liberté, qu’elle cache sous une soumission tout en apparence. On peut penser que Marilyn danse et qu’elle vend son corps pour le bien de la Ruche, mais en réalité, elle le fait pour survivre. Elle laisse les hommes regarder, toucher et pénétrer son corps modifié. Elle se détache psychologiquement de sa chair, au profit de son proxénète, dont les poches se remplissent. Trônant confortablement sur ses coussins colorés, le souverain larvaire se relève parfois pour butiner cruellement ses abeilles…

Cette lecture m’a convaincue que l’indignation peut s’articuler dans un roman de science-fiction. Le sentiment comme le genre nous amènent à réfléchir, à nous interroger, à critiquer le monde dans lequel nous vivons… Les deux nous donnent envie de revendiquer un changement. C’est l’indignation qui m’a obstrué la gorge lorsque j’ai réalisé que Marilyn n’est qu’un objet sexuel aux yeux des autres et qu’elle « appartient » au maître. C’est l’indignation qui m’a coupé le souffle lorsque Marilyn ressent la membrane qui recouvre l’ouverture de son vagin se déchirer contre le phallus d’un client. C’est l’indignation qui m’a traversée lorsque j’ai compris que son hymen se reconstruisait automatiquement après chaque acte sexuel - ou, plutôt, après chaque viol faussement consensuel. Il est illusoire de penser que derrière ses magnifiques habits et ses chorégraphies, Marilyn se sente libre et respectée. Même l’excitation forcée qu’elle ressent, provoquée par la technologie implantée dans son utérus, n’est qu’une autre manifestation de la tromperie et du contrôle qu’elle subit.

Bien que l’on puisse trouver l’univers futuriste de La Ruche improbable, nombreuses sont les violations malheureusement encore commises envers les femmes dans différentes régions du monde. Victimes de viols, de mariages forcés, de brutalités, de discriminations, de mutilations, des milliers de femmes souffrent de ces inégalités chaque jour, comme le rappelle Amnistie internationale. En sachant que la lutte pour le droit des femmes est encore bien actuelle au Québec comme à travers le reste du monde, on ne peut qu’être envoûtés par le récit de Michèle Laframboise. Sans tomber dans une vision radicale, l’auteure insuffle ses valeurs féministes dans son texte. Il y a également quelque chose de particulièrement ironique dans le fait que l’auteure se soit inspirée du fonctionnement d’une ruche pour construire cet univers patriarcal. L’organisation d’une ruche s’articule autour d’une hiérarchie bien établie où ce sont les abeilles femelles qui occupent les positions cruciales. Ce sont même elles qui assurent la sécurité de la ruche grâce à leurs dards. Au contraire, dans le roman où les femmes appelées « abeilles » doivent se prostituer (ou entretenir les lieux), ce sont plutôt des hommes – qu’on appelle les « bourdons » – qui jouent aux gardiens. Alors que ce sont ces mêmes bourdons qui, dans une véritable ruche, doivent s’accoupler avec leur reine…

Enfin, La Ruche a été pour moi une caresse rugueuse. Une goutte d’eau incendiaire. Des écrits qui parlent. La Ruche a été une aventure hypnotisante, mais également un bel hommage à Marilyn Monroe : amusez-vous à découvrir les liens entre sa vie et les différents personnages du roman, dont les noms sont autant de clins d’œil à l’actrice et à son entourage. Si vous souhaitez plonger dans un bassin de miel ardent, y vivre des émotions paradoxales et vous laisser séduire par l’imagination fertile de Michèle Laframboise, osez La Ruche

Par Cynthia Grondin

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