Libraires d’un jour

Steve Gagnon : Lire, c’est désobéir

Par Isabelle Beaulieu, Les libraires
Publié le 13/06/2016

Il est auteur,metteur en scène, comédien, codirecteur artistique de la compagnie Jésus, Shakespeare et Caroline. Nous l’avons invité à être notre Libraire d’un jour pour mieux connaître la pensée de l’homme derrière les mots qu’il écrit et les personnages qu’il incarne. Ne dit-on pas : « Dis-moi ce que tu lis, je te dirai qui tu es »? Parcourons ensemble la bibliothèque de Steve Gagnon.

Steve Gagnon n’a pas de mal à parler littérature, car son intérêt pour la chose remonte à loin. Enfant, le plus beau cadeau qu’on pouvait lui faire était de lui offrir un livre. Particulièrement ceux des éditions la courte échelle : Toto la brute, il a dû le lire au moins dix fois. On peut penser que son goût pour la lecture serait même inscrit dans son ADN. « Pour le père de mon père, que je n’ai jamais connu, les livres avaient quelque chose de salvateur, raconte Steve Gagnon. C’était un homme qui vivait au Saguenay dans les années 60, un intellectuel, mais complètement refoulé parce que le milieu et l’époque ne lui permettaient pas de l’être. » Il a cependant réussi à léguer à son fils, le père de Steve, une fascination pour les livres. Quant à ce dernier, il a toujours accumulé des tonnes de bouquins, même s’il s’est lui aussi dirigé vers un métier manuel. Il a par contre contribué à perpétuer la chaîne, et Steve représente donc la génération qui, mûrie par ses prédécesseurs, peut enfin s’occuper de la part intangible des choses.

Lire? Oui, mais pourquoi?
Steve Gagnon est ce qu’on peut appeler un lecteur et un auteur engagé. Il aime rencontrer des groupes dans les écoles en les exhortant à désobéir quand cela est nécessaire. Un jour, alors qu’une jeune étudiante lui demande comment on fait pour désobéir, Gagnon lui répond : « Il faut s’instruire, et pour ça il faut lire ». Un discours qui sous-tend que lire demeure la meilleure façon d’entretenir sa lucidité et de faire ses propres choix.

Pour Steve Gagnon, c’est à la lecture de Je voudrais me déposer la tête de Jonathan Harnois qu’il se rend compte du pouvoir de transformation que l’art peut avoir. Par la suite, il cherchera constamment à s’abreuver à cette source et à dénicher ce qu’il définit comme « une langue unique, personnelle, sensible, avec une poésie très incarnée ». Comme autre exemple, il pense à une lecture toute récente, celle de Nirliit de Juliana Léveillé-Trudel. De la sobriété qui caractérise son écriture, émane un regard intime qui, selon Gagnon, « fait la différence entre un récit bouleversant et un récit intéressant ».

Alors qu’il a déjà 19 ans, il lit le roman La fille du canal de Thierry Lenain, livre censé être destiné à un public jeunesse, mais qui le bouleverse tellement qu’il décidera d’en faire une adaptation théâtrale au cégep. Gagnon poursuit l’inventaire : « Ça fait longtemps qu’il n’a pas écrit quelque chose, mais Sylvain Trudel restera toujours un de mes auteurs préférés. Il a eu une très grande influence dans ma vie d’artiste. » Le souffle de l’harmattan, Du mercure sous la langue et Terre du roi Christian sont indéniablement des œuvres majeures dans le corpus de Steve Gagnon, qui est tout de suite touché par la beauté de ces personnages assoiffés à la recherche de la vie grandiose.

Le théâtre fait évidemment partie – déformation professionnelle oblige! – de ses lectures de prédilection. Le dramaturge Daniel Danis, par exemple avec sa pièce Cendres de cailloux, possède également cette langue inventive, originale et poétique qui plaît tant à Gagnon, comme le fait l’œuvre de Wajdi Mouawad, qui endosse une parole forte et humaine.

Aussi, il fait partie des nombreux admirateurs d’Anaïs Barbeau-Lavalette, mais insiste ici sur Je voudrais qu’on m’efface, le premier livre de l’auteure. Selon Gagnon, il contenait déjà toutes les qualités d’une langue distincte et évocatrice. Même constat avec Nord Alice de Marc Séguin où c’est d’abord la forme qui le persuade : « Encore là, c’est la langue qui fait de ce récit-là, qui est assez simple, une grande œuvre à mon sens. » Encore, il y a le roman Extrêmement fort et incroyablement près de l’Américain Jonathan Safran Foer. Récemment, il est étonné de constater que plusieurs personnes à qui il en parle ne connaissent pas ce livre, alors que pour lui, il s’agit incontestablement d’un grand roman.

Les empreintes poétiques
Dans les œuvres de Steve Gagnon – ne citons que Fendre les lacs, sa dernière pièce en liste –, la poésie se décline à l’infini. On ne s’étonnera donc pas qu’il soit aussi un grand lecteur des poètes québécois. Constamment à l’affût de ce que le genre propose, il a beaucoup à dire : « J’ai eu un énorme coup de cœur pour François Guerrette et son livre Mes ancêtres reviendront de la guerre. C’est selon moi une des meilleures choses que j’ai lues dans ma vie, et pas seulement en poésie. » Ce qui lui rappelle le roman Bord de mer de l’écrivaine française Véronique Olmi qui l’a beaucoup ébranlé : « J’étais dans l’avion et quand j’ai eu fini le livre, je me suis mis à pleurer à gros sanglots. Pourtant, c’est rare qu’un livre me fait ça. » Comme quoi les récits peuvent parfois jusqu’à convoquer des parties de nous qui étaient profondément enfouies.

Parce qu’elle soulève des questions d’appartenance, la poète innue Natasha Kanapé Fontaine trouve écho chez Gagnon, très intéressé par le sujet amérindien : « Elle est de plus en plus connue et, vraiment, elle mérite le succès qui lui arrive avec son dernier livre magnifique [Bleuets et abricots] qui est enraciné dans sa culture, et qui en même temps est une écriture neuve qu’on a l’impression de ne pas avoir entendue si souvent. » Marie-Andrée Gill, une autre poète autochtone, a aussi eu l’heur de le convaincre avec Frayer, qui lui a donné précipitamment le goût d’aller lire Béante, son précédent livre. Sans discontinuer, il cite Pieds nus sur la terre sacrée, un recueil de différents textes provenant de la parole orale et écrite des Indiens d’Amérique du Nord. À cela il ajoute qu’il est impératif de « redéfinir les modèles identitaires ».

D’ailleurs, Gagnon y participe activement avec l’écriture de Je serai un territoire fier et tu déposeras tes meubles. Dans cet essai qui a été publié en octobre dernier, il repense le sujet masculin. En ce moment, il s’inspire du même thème pour écrire un roman pour ados. Il espère de cette façon toucher davantage de jeunes hommes. Il vient tout juste d’entamer l’écriture du livre qui devrait sortir en 2017.

Pour tout grand lecteur, le plaisir de la lecture en est aussi un que l’on peut anticiper. Bien souvent, on n’a qu’à lorgner du côté de la grande pile qui nous attend pour ressentir le bonheur que nous promettent ces longues heures avec le livre encavé entre les genoux. Steve Gagnon regarde avec convoitise les quelque 992 pages de City on Fire de Garth Risk Hallberg qui l’accompagneront lors de son prochain voyage à New York. Justement, ce pavé se veut une sorte d’hommage à la Grosse Pomme, là où habite la multitude et où s’entremêlent les destins. Tout près est posé Niko de Dimitri Nasrallah, un roman des origines, tout comme Soleil de David Bouchet, autre récit d’immigration qui tente d’exprimer au fond ce qui nous rassemble.


Photo : © France Larochelle

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