Libraires d’un jour

Stéphane Bourguignon : Apprendre la présence au monde

Par Stanley Péan, Les libraires
Publié le 01/03/2002
Révélé au public par ses romans L’Avaleur de sable et Le Principe du geyser, Stéphane Bourguignon a néanmoins séduit davantage de gens avec son téléroman La vie, la vie dont la qualité exceptionnelle des textes lui a permis d’obtenir un prix Gémeaux. Mais cette gloire n’a pas détourné de son amour de la littérature ce chantre des joies et déveines des trentenaires de la génération post-baby-boom, qui a choisi de ne pas prolonger la série au-delà des trente-neuf épisodes prévus : il a plutôt préféré retourner à l’écriture.
Ayant fait les 400 coups avec Bourguignon, je ne vous jouerai pas la comédie du journaliste qui interroge l’écrivain, ce serait grotesque ! Pour cette entrevue, je suis allé chez mon pote un soir de février, où il m’a cuisiné un gigot d’agneau bien tendre, accompagné de flageolets et de fèves vertes. J’avais amené une bouteille de pinard, en sachant qu’elle ne ferait pas long feu. Une fois son fils au lit pour la nuit, Stéphane est allé quérir dans sa bibliothèque une demi-douzaine de bouquins, qu’il a posés sur la table à dîner, un bouquet de lecture assez éclectique où se côtoyaient Dos Passos, Kazantzaki, Pelot, Torgny, Houellebecq et Yergeau.

Chez Dos Passos, c’est le côté « cinématographique » (avant la lettre, il faut le dire) de l’écriture qui t’a séduit ?

Dos Passos a un style riche, très fort, très imagé aussi. Mais sa façon de découper les scènes a quelque chose de cinématographique. Je pense qu’il était un peu en avance sur son époque. Il s’intéressait à cette forme d’art en émergence, pas nécessairement prise au sérieux, le cinéma. Je l’ai découvert avec Manhattan Transfer, et quasiment par hasard. Dans presque toute son œuvre, Dos Passos parle des États-Unis, du rêve américain : comment tirer son épingle du jeu ? Manhattan Transfer, c’est une immense fresque avec plein de personnages que tu suis dans leurs tentatives de se trouver une place dans ce pays-là, ce qui n’est pas évident. L’auteur ratisse large dans tous les milieux de la société, mais c’est surtout la langue qui est incroyable. Évidemment, je ne l’ai lu qu’en traduction mais j’ose espérer que c’en est une bonne !

Le prochain livre, c’est Alexis Zorba : encore un lien avec le cinéma… ?

J’ai vu le film puis j’ai lu le roman après. Pour le plaisir. L’histoire est simple. Zorba est un homme qui existe entièrement dans le monde charnel. C’est un homme qui boit, qui mange, qui baise, qui cruise les filles ― toutes sortes d’activités à laquelle ni toi ni moi n’oserions nous livrer ! (Rires) Ce roman, c’est une célébration solaire qui donne envie de vivre, envie d’arrêter de se poser des questions inutiles, envie de s’allonger dans un parc, sur une plage, tout nu ou tout habillé peu importe, à trois heures de l’après-midi ou cinq heures du matin ! Voilà un roman qui nous réapprend à vivre, d’une certaine manière ― quelque chose qu’on a un peu oublié de faire ―, qui exprime une volonté d’être présent au monde dans une belle simplicité.

Je ne connais pas ce livre du prolifique Pierre Pelot, Le Rêve de Lucy, auquel a collaboré le paléanthropologue Yves Coppens…

Magnifique ! Pelot a écrit ce roman à partir des travaux de Coppens. Il tente d’imaginer le premier roman d’amour. Lucy, c’est une australopithèque qui s’éprend de l’un des premiers hommes. Le travail de Pelot a consisté à se mettre dans la peau de cette femme qui n’en est pas une, pour montrer ce à quoi ressemblait la vie quotidienne au moment où les pré-humains croisent les humains qui sont appelés à les supplanter. On suit Lucy avec une idée de ce qu’elle ressentait devant le soleil, le monde, de ses pulsions. Pour ces chaînons manquants, l’objet de toute une journée, c’est la survie, l’espoir de trouver les baies qui ne donneront pas mal au ventre, d’éviter les champignons qui rendent malade, de savoir où creuser pour trouver les racines les plus nourrissantes. Il prête une sensibilité à ces êtres qui craignent l’orage, la rivière, les prédateurs… et aussi les premiers humains qui dégagent une odeur différente parce qu’eux mangent de la viande ! Pelot s’emploie à recréer un monde de pures sensations, à les redéfinir. Pourquoi le lire si on ne s’intéresse pas à la paléanthropologie ? Peut-être pour nous rappeler que quand on va à l’extérieur, on est soumis à un paquet de sensations, dont on n’a pas assez conscience.

Tes suggestions composent un bouquet cosmopolite : la France, les États-Unis, la Grèce, et maintenant la Scandinavie avec Lindgren Torgny ?

Encore là, j’ai choisi un livre extrêmement sensuel, qui parle d’amour dans une langue très charnelle. C’est drôle, la sensualité n’est pas la caractéristique première des auteurs scandinaves que j’ai lus. Ce qui m’a au contraire frappé chez ceux-ci, c’est leur préoccupation pour le rapport entre les mondes visible et invisible. Bethsabée présente le règne de Salomon vu par cette femme qu’il désirait à un point tel qu’il a fait tuer le mari de celle-ci, qui était l’un de ses généraux. Ce roman rend justice à la puissance de l’amour. Même si Torgny, à ce que j’ai lu, est resté très fidèle à ce que l’Histoire nous dit de ces événements, son originalité est de présenter le récit à travers les yeux de cette héroïne, qui se trouve au milieu d’un tourbillon d’hommes et de conquêtes.

Ce qui nous amène à Houellebecq…

Tu sais, ce n’est pas un écrivain que j’aime en lui-même, mais Les Particules élémentaires m’ont vraiment épaté. En le lisant, je me suis mis à sacrer en me disant que j’aurais aimé l’écrire. En fait, je pense en toute humilité que j’avais ressenti ces choses sur notre époque, j’aurais pu écrire ces livres, disons dans quelques années, s’il ne l’avait pas déjà fait. Il m’a épaté non pas pour son audace ― c’est facile, l’audace ― mais pour ce portrait qu’il fait de la fin de siècle, en incorporant des notions scientifiques époustouflantes de manière cohérente ! Je n’ai pas lu de portrait plus fidèle que ça des quarante dernières années de notre siècle. Évidemment, ç’aurait pu être écrit dans un style plus achevé, mais la narration au style transparent sert la construction. C’est foutrement bien construit ! Depuis, j’ai été déçu par Plateforme, parce qu’on voit bien que sa technique tourne au procédé…

Et si on terminait ce tour du monde en six romans par un Québécois ?

Pierre Yergeau me fascine. J’ai un immense respect pour son entreprise romanesque, cette « nonalogie » abitibienne amorcée avec L’Écrivain public et poursuivie dans La Désertion. Non seulement Yergeau cohabite-t-il dans mon esprit avec les écrivains susmentionnés, mais il les surclasse ! Il y a dans son écriture une liberté extraordinaire ; pour lui, le roman est le lieu de tous les dérapages. Et puis, il y a dans La Désertion une telle intelligence, une telle compréhension du monde ! Au-delà du trip formel, j’ai parfois peur pour lui qu’il n’ait pas assez de ces neuf romans pour dire tout ce qu’il a à dire. Ce n’est pas un écrivain facile, ce n’est pas une œuvre que tu ouvres en disant « voilà, emporte-moi », mais ce sont des livres qui te jettent en bas de ta chaise ! On a l’impression d’assister à une explosion qui envoie voler en tous sens des morceaux d’humains et Yergeau s’attarde à chacun de ces morceaux. À chaque détour de phrase presque, je découvre des bribes de ce que nous sommes, que je n’ai jamais lus ailleurs. Et je crois que c’est important que la littérature nous donne des clés pour mieux comprendre ce que sont les humains.


Bibliographie :
Les choix de Stéphane Bourguignon Manhattan Transfer, Dos Passos, Folio Alexis Zorba, Nikos Kazantzaki, Pocket Le Rêve de Lucy, Pierre Pelot, Yves Coppens & Liberatore, Points Bethsabée, Torgny Lindgren, Babel Les Particules élémentaires, Michel Houellebecq, J’ai Lu La Désertion, Pierre Yergeau, L’instant même L’Écrivain public, Pierre Yergeau, L’instant même
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