Libraires d’un jour

Sophie Lorain : l’évasion, la découverte

Par Stanley Péan, Les libraires
Publié le 01/06/2001
Issue d’une famille d’artistes de la scène, Sophie Lorain a presque naturellement choisi le métier de comédienne. Après des années de formation à la Webber Douglas Academy of Dramatic Arts de Londres, elle a joué sous la direction des plus prestigieux metteurs en scène du Québec, dont Robert Lepage, André Brassard, Claude Maher et même sa mère, Denise Filiatrault. Elle s’est cependant fait connaître du grand public via les téléséries Scoop, Omerta et surtout Fortier, dans des rôles qui lui ont valu de nombreux trophées Gémeaux et Métrostar. Occupée à la rénovation de son domicile, elle a gracieusement pris quelques moments pour nous parler de son amour pour les livres et la littérature.
Comment définiriez-vous votre rapport à la lecture ?

Je crois que lire est une des choses que j’aime le plus au monde. Ça a un rapport avec l’enfance, c’est une source d’évasion, de ressourcement et de recherches qui est aussi devenu, au fil du temps, un outil de travail. C’est un rapport complexe. Je ressens envers les livres un attachement émotif et sécurisant, aussi bizarre que cela puisse paraître.

Quels ont été vos premiers émois de lectrice ?

Oh, mon Dieu... Tintin ! (rires). Toute petite, j’avais les mêmes lectures que ma sœur, alors, comme elle lisait Tintin… Mais il y a eu aussi Les Malheurs de Sophie et les romans d’Agatha Christie. Je trouvais Hercule Poirot fascinant et l’univers anglais qu’elle décrivait me plaisait beaucoup. J’ai commencé à lire très jeune. Comme pour tous les enfants, il y a eu un rapport de découverte et d’évasion avec la lecture. Je pense que la série des Tintin fait partie de mes souvenirs les plus chers. Je m’identifiais au personnage et, en même temps, quelque chose m’effrayait que je ne parvenais pas à saisir. Ceci dévoile une autre facette de mon rapport à la littérature, c’est-à-dire ne pas comprendre clairement certaines choses, en comprendre d’autres instinctivement et d’autres pas du tout.

Et aujourd’hui, quels sont vos auteurs fétiches ?

Oh, j’en ai beaucoup mais je suis très infidèle ! Je lis tout, des trucs très songés et de la merde, littéralement. Il y a quelques exceptions, car je n’aime pas beaucoup les biographies. Mais en général, je lis plein de choses. Un des auteurs qui m’a le plus touchée est l’Anglais Graham Greene. Je possède toute son œuvre et tous ses bouquins m’ont marquée, que ce soit Notre agent à La Havane, Voyages avec ma tante, Le Rocher de Brighton et d’autres encore que j’oublie car il sont rangés dans les boîtes à cause des rénovations ! L’écriture de Greene me fascine; en un sens, elle se situe dans la continuité directe de celle d’Agatha Christie, sans toutefois présenter de lien évident. Elle révèle l’Angleterre profonde et sa mentalité, une mentalité qui n’est pas si éloignée de la nôtre, tout en faisant preuve de beaucoup d’humour. Lorsque, adolescente, j’ai lu Voyages avec ma tante, j’ai été fort impressionnée par les personnages très humains, le sens de la dérision et l’écriture tout à fait remarquable. C’est un auteur incroyable et je crois qu’il faut lire ses romans dans leur langue d’origine car ne suis pas certaine de la qualité des traductions françaises.

Êtes-vous influencée par les lectures de votre entourage ?

Je n’ai aucune réticence à lire le roman de l’heure. Je m’y plonge, je me fais une idée au bout de quelques pages ; si ça me déplaît, je le jette au bout de mes bras. Au moins, j’aurai essayé ! Je ne suis pas très influencée par les lectures de mon entourage mais je m’intéresse à tellement de trucs en littérature que je me donne la peine de voir ce que les gens lisent. J’essaie tout, je ne me rends pas toujours jusqu’à la fin, mais je fais parfois de belles découvertes.

Comment choisissez-vous vos lectures ?

Je regarde les pochettes, les couvertures, je lis quelques phrases... C’est ainsi que j’ai découvert Robertson Davies et sa « trilogie de Cornish ». J’en avais entendu parler et je me disais qu’il devait bien exister des auteurs canadiens-anglais intéressants, qu’il n’y avait pas que nous, les Québécois, qui avions une production littéraire surprenante. Davies est un écrivain remarquable, son univers se rapproche du nôtre, son écriture est magistrale. Il a une ironie implacable, le genre d’humour qui me touche énormément, un peu comme Greene. J’ai découvert également Margaret Atwood, plus particulièrement avec La servante écarlate, que j’ai trouvé très amusant et dévastateur. Dans un tout autre ordre d’idée, je peux lire des œuvres théâtrales (Tchekhov, Brecht) ; La maison assassinée de Pierre Magnan ou Une prière pour Owen et L’œuvre de Dieu, la part du diable, de John Irving, deux récits qui m’ont bouleversée, plus que Le monde selon Garp, que j’ai lu un peu jeune et en traduction, et que je devrais peut-être relire en anglais pour mieux l’apprécier. Je songe également à la saga Les rois maudits, de Maurice Druon, et au Seigneur des Anneaux, de J.R.R. Tolkien, en comparaison duquel Harry Potter fait bien piètre figure…

Vous vous intéressez à un dramaturge pour le travail ou par intérêt personnel ?

Oui et non. Par exemple, j’ai lu Shakespeare parce qu’à la fin de mon adolescence je ne le connaissais pas très bien. Je savais que c’était un auteur capital dans l’histoire littéraire et je désirais instinctivement le comprendre. J’ai eu la chance de jouer ses pièces dans une école de théâtre en Angleterre.

Et les auteurs québécois?

J’aime bien Michel Tremblay, en particulier les« Chroniques du Plateau Mont-Royal », et l’œuvre de Victor-Lévy Beaulieu. J’ai lu récemment Un dimanche à la piscine à Kigali, de Gil Courtemanche, qui m’a carrément jetée par terre. C’est un livre remarquable, qui devrait être lu dans les écoles.

Quels livres apporteriez-vous en vacances ?

Sur le bord de la mer, j’aime lire des bouquins qui permettent l’évasion : Bilbo le hobbit, Le bûcher des vanités, La Firme, Endymion ou encore un roman de Françoise Giroud. Ce sont des univers totalement différents qui libèrent l’esprit, qui évitent de trop s’interroger. Ce que je n’aurai pas la chance de faire cet été, puisque je travaillerai !



Les choix de Sophie Lorain :

Voyages avec ma tante, Graham Greene, Livre de Poche
« La trilogie de Cornish » de Robertson Davies, chez Points : Les anges rebelles, Un homme remarquable et La lyre d’Orphée
La servante écarlate, Margaret Atwood, J’ai Lu
La maison assassinée, Pierre Magnan, Folio/Policier
Une prière pour Owen, John Irving, Points
L’œuvre de Dieu, la part du Diable, John Irving, Points
Le monde selon Garp, John Irving, Points
Le Seigneur des Anneaux, J.R.R. Tolkien, Pocket
Chroniques du Plateau Mont-Royal, Michel Tremblay, Actes Sud/Thésaurus
Œuvres romanesques, de Victor-Lévy Beaulieu, en plusieurs volumes chez Trois-Pistoles (rééditions en Typo)
Un dimanche à la piscine à Kigali, Gil Courtemanche, Boréal
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