Libraires d’un jour

Sébastien Ricard: Le souci de la langue

Par Stanley Péan, Les libraires
Publié le 19/02/2009
Même si toute une génération a appris à le connaître et à l’apprécier sous son alias de rappeur, Sébastien Ricard, le Batlam de la formation hip-hop Loco Locass, est également comédien. À la télévision, on l’a vu dans Nos étés III ou Les hauts et les bas de Sophie Paquin. Au théâtre, il a joué dans La dame aux camélias (TNM) ou Kamouraska (Théâtre Denise Pelletier). C’est d’ailleurs lui qui revêt la peau du regretté leader des Colocs pour le film Dédé à travers les brumes, de Jean-Philippe Duval, qui sortira sur nos écrans en mars. Tant le rappeur que le comédien ont à cœur la langue, dont la littérature (plus particulièrement, la poésie) demeure le véhicule le plus fondamental.
De son propre aveu, Sébastien Ricard laisse s’empiler dans sa bibliothèque personnelle des livres issus d’une longue liste de titres à lire dans laquelle il en pige un à l’occasion en le savourant lentement. Il va sans dire qu’en tant que fils de l’écrivain André Ricard, le comédien attache une importance certaine à la littérature et la lecture. «Enfant, mon père me lisait les contes de Perreault, d’Andersen ou encore des histoires tirées de la mythologie antique, que je redécouvre ces temps-ci en les relisant à ma fille, me confie-t-il. Autrement, ma mère étant traductrice, il y avait effectivement pas mal de livres à la maison et j’ai été naturellement porté vers ça.»

Parmi ces livres au sein desquels il a grandi, un titre lui revient en mémoire comme l’un des premiers qu’il ait lus par lui-même et qui a laissé une marque indélébile sur lui: «Il s’agit de Dans un gant de fer, de Claire Martin, qui est une amie de mes parents. Au moment où je l’ai lu, j’étais moi-même pensionnaire, en plus, et c’est un livre qui parle beaucoup de la vie en pension, alors j’ai tripé. À la même époque, j’ai lu Le Survenant de Germaine Guèvremont, auquel je reviens périodiquement. À chaque fois, je suis émerveillé et fier de penser qu’un auteur d’ici ait pu traduire d’une telle façon un mythe tellement présent dans toutes les cultures — je pense notamment à Théorème de Pasolini.»

Ces piles de bouquins qui ne cessent de monter dans sa bibliothèque, Ricard y ajoute volontiers les recommandations d’amis ou les ouvrages évoqués dans les livres d’autres écrivains qu’il lit et relit. «Je retourne toujours à L’homme rapaillé de Gaston Miron, raconte t-il. C’est un livre qui va toujours m’accompagner, qui nous apprend tant de choses sur l’humain, un livre que je recommande à tous les gens qui viennent d’ailleurs.»

On ne s’étonne guère que ce membre de Loco Locass privilégie la poésie au détriment, parfois, des autres genres littéraires: «Je ne suis pas un grand lecteur de romans, je l’avoue; je l’ai été plus jeune, à l’adolescence. À l’âge où on lit pour se faire raconter des histoires, je lisais beaucoup Balzac, Dumas. Avec le temps, j’ai perdu ce goût, je suis devenu plus sensible sur la manière dont les choses sont exprimées, la langue, le style. J’ai une profonde admiration pour Saint-John Perse (Éloges) de même que pour Charles Baudelaire (Les fleurs du mal), Louis Aragon (Le roman inachevé) et Pablo Neruda (Chant général).»

Au souvenir de soirées où les mousquetaires de Loco Locass puisaient chez la crème de la crème des poètes d’ici, on devine que Sébastien Ricard s’enorgueillit sans honte de l’héritage que nous ont laissé les autres grands poètes de chez nous. «Je reviens souvent à cette anthologie de la poésie québécoise établie par Laurent Mailhot et Pierre Nepveu, dans laquelle mes collègues de Loco et moi on a beaucoup pigé. C’est un livre qui m’a promené à travers les époques, qui m’a permis bien des découvertes. Je pense à Alfred Desrochers, un poète méconnu, qu’on connaît à cause du prix qui porte son nom, parce que c’est le père de Clémence, et pour quelques poèmes qui sont restés, mais on gagne à le fréquenter davantage, à cause de son souffle très ample. Je pense à Saint-Denys-Garneau, aussi, que j’ai découvert de la même manière. Et à Nelligan, à l’égard de qui j’avais tout de sorte de préjugés autrefois (après Rimbaud, après Verlaine, pourquoi Nelligan?, que je me disais) jusqu’au jour où on m’a demandé d’en faire une lecture publique et que je m’y suis plongé pour la peine. Et vraiment, j’ai été soufflé!», lance Ricard.

Cela dit, l’amour des classiques n’interdit pas à ce chanteur et acteur d’apprécier les contemporains, dont son ami Jean-Philippe Bergeron, qu’il cite avec un brin de pudeur, tout de même: «Chaque fois qu’on me demande d’énumérer les livres que j’aime, je parle de Visages de l’affolement, pas seulement pour lui faire de la pub, mais parce que je crois que c’est vraiment un livre très fort, qui a d’ailleurs mérité le prix Alain-Grandbois.»

Et puis, compte tenu du propos revendicateur de Loco Locass, on ne se surprendra pas d’apprendre que Sébastien Ricard fréquente les grands essayistes d’ici. «Mon essai de prédilection reste Raisons communes de Fernand Dumont, mais j’aime aussi Blocs erratiques d’Hubert Aquin. C’est le type de lectures qui a beaucoup nourri la démarche de Loco Locass. Et puis, mon père est membre de
l’Académie des lettres du Québec et j’ai souvent assisté aux congrès, aux rencontres organisées par l’Académie autour d’un thème. Les gens ne le savent pas toujours, mais c’est ouvert au public. En général, les essais des écrivains qui participent sont publiés ensuite; et j’aime beaucoup lire ce type de textes de réflexion.»


Bibliographie :
Dans un gant de fer (2 t.), Claire Martin, BQ, 216 p. et 232 p. | 9,95$ ch. Le Survenant Germaine, Guèvremont, BQ, 224 p. ­| 9,95$ L’homme rapaillé, Gaston Miron, Typo, 272 p. |12,95$ Éloges, Saint-John Perse, Gallimard, 224 p. | 14,95$ Les fleurs du mal, Charles Baudelaire, ERPI, 194 p. | 8,95$ Le Roman inachevé, Louis Aragon, Gallimard Poésie, 262 p. | 14,95$ Chant général, Pablo Neruda, Gallimard, 576 p. | 24,95$ La poésie québécoise: Des ori­gines à nos jours, Laurent Mailhot et Pierre Nepveu (dir.), Typo, 768p. | 19,95$ À l’ombre d’Orford, Alfred Desrochers, BQ, 168 p. | 9,95$ Poésies complètes, Émile Nelligan, Typo, 320 p. | 7,95$ Raisons communes, Fernand Dumont, Boréal Compact, 264 p. | 14,95$ Blocs erratiques, Hubert Aquin, Typo, 336 p. | 14,95$
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