Libraires d’un jour

Samian : Faire pousser ses racines

Par Isabelle Beaulieu
Publié le 01/02/2016

Cela fait plus de dix ans que Samian, le « rappeur autochtone », roule sa bosse avec sa rythmique et ses paroles engagées. Ayant trois albums à son actif, il essaime sa poésie à travers ses spectacles, allant se produire jusqu’en France et en Chine, en Finlande et en Indonésie. En avril 2015, il fait paraître chez Mémoire d’encrier La plume d’aigle, un recueil de quelques-unes de ses compositions. Les mots sont pour Samian des emblèmes de vérité qui luttent contre l’amnésie, en même temps qu’ils sont les porte-étendard d’un souffle nouveau

 « Maintenant, il faut passer à autre chose. On est une génération qui a le pouvoir de faire preuve de résilience, c’est ce qu’on doit faire. » Né d’un père Québécois et d’une mère Algonquine, Samian, alias Samuel Tremblay, a grandi dans la communauté de Pikoban, en Abitibi. C’est en voulant faire honneur à ses ancêtres que le chanteur ose le verbe haut et revendicateur. Il s’en sert pour livrer son message rassembleur qui exprime la volonté d’être soi devant toute chose sans effacer le visage de l’autre.

Dès le début de la journée, Samian aime d’abord arrêter le temps avec un café et les pages d’un livre, très souvent la Bible puisque le poète est croyant. « Moi, je suis chrétien, la Bible, c’est une partie de ma vie. Tous les matins, j’aime bien choisir certains versets et soit les mettre en pratique, soit méditer certaines choses. » Plus qu’un moment de lecture qu’il s’accorde, il parle d’un mode de vie. Sa lecture matinale lui donne une ligne de conduite pour la journée, pointant spécialement les écrits de Paul et de Salomon qu’il considère comme particulièrement éloquents.

Sa foi lui vient de son éducation, quoiqu’il l’ait mise de côté à la période de l’adolescence. Mais en grandissant, il y puise une véritable « nourriture spirituelle ». Le rappeur-poète fait siens les mots écrits il y a plus de 2000 ans et qui ont été transformés à travers les époques par de nombreuses traductions pour se rendre jusqu’à nous, aujourd’hui. « Je trouve que c’est un bon guide de vie qui est extrêmement simple. Je ne suis pas religieux, loin de là, mais je vais dans une église chrétienne où il y a un pasteur qui fait des conférences parce qu’eux ont les connaissances sur le sens d’origine des mots. » Des mots qui offrent toujours, si on les transpose aujourd’hui, des leçons substantielles.

La lecture est une récente ambition chez Samian. Il y a deux ans, une période difficile amène le chanteur à faire une pause dans sa carrière pour rester auprès de son père atteint d’un cancer. Comme il était toujours à la maison ou à l’hôpital, la lecture l’accompagnait en tout temps. « Depuis deux ans, j’ai une bibliothèque qui s’est remplie! Plus on lit, plus on en veut. Je suis tombé sur les premiers livres de Paolo Coelho, j’ai beaucoup aimé son approche, par exemple Le manuscrit retrouvé qui est un livre que j’ai dévoré. » Il est également très inspiré par l’Américaine Joyce Meyer, une femme qui fait figure de référence pour Samian : « Il y a des auteurs qui arrivent à nous parler plus facilement. Elle, c’en est une qui réussit mot par mot à faire absorber son message. » Le champ de bataille de la pensée est un titre de Meyer qui, spécialement, guide le poète et lui « permet de grandir », selon ses propres termes. « Je l’ai même offert à ma copine pour Noël », renchérit celui qui trouve aussi ses influences à travers ses semblables, c’est-à-dire les rappeurs, les « poètes des temps modernes », dit-il. Il nous rappelle d’ailleurs que « rap » signifie après tout « rythme and poetry ». Parmi ses favoris, il nomme les slameurs français Fabe et Kery James (dont le livre Banlieusard et fier de lettres vient de paraître), et les Québécois Mohammed et Sage.

Cela fait vingt ans que Samian écrit de la poésie. Comme il était « un enfant très silencieux », l’écriture lui sert de moyen d’expression. C’est en écoutant le film Shackles (2005), qui met en scène un jeune homme en prison qui utilise le slam pour s’extirper du marasme, que Samian comprend que c’est par cette voie qu’il doit faire entendre son message. Chaque rythme et chaque parole de Samian portent ses convictions qui se construisent beaucoup à travers ses lectures. Il pense que lire permet des transformations tant psychologiques que spirituelles. Selon Samian, « prendre le temps d’écrire, c’est aussi prendre le temps de réfléchir ». La figure de l’écrivain devient alors primordiale pour l’individu ou la société qui cherche à se définir.

Ouvert à toute parole authentique, Samian aime se laisser toucher par l’expérience des autres. Le récit Patients du slameur Grand Corps Malade a donné au poète une belle matière à réflexion. Il s’est également laissé happer aisément par les parcours de grands combattants en lisant les biographies d’Arturo Gatti (Le dernier round) et de Mohamed Ali puisque, outre la poésie, Samian pratique aussi la boxe, autre moyen d’apprivoiser les notions fondamentales d’équilibre et de force. Captivé par la photographie, le slameur prépare une première exposition de ses photos en avril prochain à la Place des Arts de Montréal sous le thème « Enfant de la Terre », qui est aussi le titre de son plus récent album. Ses dernières acquisitions de livres sont donc en lien avec les grands révélateurs par le regard, tels Sebastião Salgado, Steve McCurry, John McCullin, « qui ont eu des vies incroyables ». Il ajoute à la liste le photographe Edward S. Curtis qui s’est consacré dans les années 1800 à prendre des clichés de gens issus des Premières Nations en Amérique du Nord, constituant un matériau précieux pour l’histoire de ces peuples.

Une autre agréable découverte fut celle du roman Kuessipan de Naomi Fontaine, une jeune femme innue originaire de la communauté d’Uashat, près de Sept-Îles. Dans son roman, l’auteure fait état de la vie dans la réserve, sans fioritures ni aplanissements, à l’instar de l’écriture de Samian. « Les réserves autochtones m’inspirent parce que c’est injuste. L’injustice en soi m’inspire et me donne le goût de me battre à travers les mots. J’essaie d’être optimiste et j’essaie en même temps de dire les choses telles qu’elles sont, telles que je les vois. » Sans oublier les vies de ses propres ancêtres qui, si elles n’ont pas été publiées, n’en sont pas moins des écritures indélébiles dans la mémoire du slameur. « Ma grand-mère et mon arrière-grand-mère ont été placées dans la réserve, elles ont connu le début de Pikogan. Avant, elles étaient des nomades, elles ont vécu en forêt. C’est incroyable comment ces femmes-là m’inspirent. »

Le jeune homme croit que l’amélioration de la situation des Premières Nations et des liens entre elles et le Canada passent par l’éducation. Une réforme scolaire s’impose afin que l’histoire soit racontée dans toute sa vérité, en n’omettant pas les parties plus sombres du Canada. Une fois que les faits sont reconnus, la page peut être tournée. Samian y croit. Ces temps-ci, le jeune homme a sous la main un autre livre de l’auteure Joyce Meyer, Une vie sans conflit. Toujours, il cultive l’espoir et poursuit sa quête de liens, d’harmonie et de liberté, tout en continuant à faire pousser ses racines.


Photo : © Melika Dez

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