Libraires d’un jour

Pierre Curzi: Lire pour mieux vivre

Par Stanley Péan, Les libraires
Publié le 08/08/2006
«Boulomaniaque», Pierre Curzi? On n’aurait pas tort de le croire. Entre ses activités administratives comme président de l’Union des artistes (UDA) et son militantisme exemplaire à titre de porte-parole canadien de la Coalition pour la diversité culturelle, sans oublier ses rôles au théâtre, au grand et au petit écran, le comédien donne l’impression de n’avoir guère de temps pour dormir, manger ou même souffler. On sait cependant, pour lui en avoir parlé, qu’il se fait un devoir de se réserver quelques heures de loisir pour les livres et la lecture, qui le passionnent depuis fort longtemps.
Pierre Curzi, je débuterai avec ma question traditionnelle : vous souvenez-vous de vos premiers émois de lecture?
Mes premiers souvenirs sont ceux des lectures d’enfance, et il y en a plusieurs. Les premiers émois sont liés à toute la série des Spirou et des Tintin, qu’on allait chercher dans une petite librairie pas très loin de chez nous. Ensuite, sont venus les livres pour adolescents, majoritairement français à cette époque-là, toutes ces histoires de scouts que j’aimais énormément. Sans oublier les Bob Morane de Henri Vernes et tous ces livres chrétiens, tous ces livres édifiants où des curés se dévouaient corps et âme pour la classe laborieuse. Mais mon premier émoi proprement littéraire, je le dois à L’Ennui d’Alberto Moravia, que j’ai lu aux alentours de douze ans. J’avais volé ce livre à mon frère parce qu’il y avait des passages assez sensuels. La découverte de la sensualité coïncidait avec celle d’une littérature absolument dure. Il faut dire que j’ai beaucoup vécu dans les livres parce que mes frères aînés faisaient des études et qu’ils ramenaient beaucoup de livres chez nous.

Et bientôt ce fut votre tour d’aller au collège…
Oui, et c’est là que j’ai connu les auteurs qu’on considérait comme des classiques à l’époque; je pense notamment à Stendhal (Le Rouge et le Noir, La Chartreuse de Parme). J’étais très attiré, très excité par tout ce qui était interdit; la majorité des livres passionnants étaient à l’index. J’ai été très imprégné par cette littérature française qui a ouvert mes horizons, qui m’a donné le souci de la langue et la fascination pour le récit et le monde des idées. Comme bien d’autres, je suppose, j’ai été pétri dans l’imaginaire par l’intermédiaire des livres. J’ai tout appris par les livres, y compris les rudiments du tennis dans un manuel d’un certain Laverdure. Y compris le bricolage, qui est une autre de mes passions. Je dirais même que j’ai appris à aimer à travers les livres et la littérature. Ma manière d’être, ma vision du monde a été grandement conditionnée par les existentialistes, par Sartre, Camus, Merleau-Ponty, de Beauvoir, et bien d’autres.

Quels sont vos auteurs fétiches?
Assez bizarrement, mes auteurs fétiches sont aujourd’hui des Américains, et c’est là un pan de la littérature que j’ai découvert bien plus tard. Et ce sont souvent des auteurs de short stories, de nouvelles; je pense à Annie Proulx, Raymond Carver et toute cette école. Mais il y a aussi L’Attrape-cœur de Salinger. Les livres où je me suis le plus retrouvé comme lecteur, auxquels je me suis le plus volontiers identifié, ce sont les livres américains… et les livres québécois, il va sans dire.

Considérez-vous la littérature québécoise comme une littérature américaine?
Totalement. Quand je lis Louis Hamelin (Betsi Larousse), je me sens parfaitement et intégralement dans mon identité de Nord-américain. La littérature québécoise est une littérature des Amériques, je ne suis ni le premier ni le seul à l’affirmer. Je connais moins bien, par contre, la littérature sud-américaine, qui ne nous est pas aussi accessible, parce qu’elle transite la plupart du temps par Paris. Souvent, ce que la littérature québécoise a de meilleur à offrir est tout à fait ancré dans un univers américain. Ce qui n’exclut pas des romans du calibre du Siècle de Jeanne d’Yvon Rivard, qui est plus près de l’esprit français. Mais des romanciers comme Jacques Poulin (La Traduction est une histoire d’amour) et François Barcelo (Rire noir) écrivent des œuvres profondément américaines.

Quelles ont été vos lectures les plus marquantes, ces temps derniers?
J’ai lu avec beaucoup de plaisir Sauvages de Louis Hamelin. Je viens tout juste de terminer Tête heureuse de Louis Caron et Le Siècle de Jeanne de Rivard. Ce sont mes plus récentes lectures. Je lis quand je peux, le plus souvent la nuit, une demi-heure, trois quarts d’heure avant de me coucher, un peu à l’aube aussi. Je n’ai pas beaucoup de temps pour lire de manière continue, sauf quand je suis en vacances. Mais j’arrive à garder le lien avec la littérature.

Et vos lectures de vacances?
Cet été, j’ai emporté avec moi un roman récent de Henning Mankell (L’Homme qui souriait), que j’aime beaucoup. Je suis assez friand de romans policiers. Et aussi le Femina, Une vie française de Jean-Paul Dubois. Avant de partir en vacances, je fais toujours une razzia en librairie. Je me tiens au courant de ce qui se passe grâce au cahier des livres du Devoir et puis, quand je vais bouquiner en librairie, je me rappelle des titres dont le compte rendu avait piqué ma curiosité.




Bibliographie :
Rire noir, François Barcelo, XYZ éditeur, coll. Étoiles variables, 240 p., 24$ L’Étranger, Albert Camus, Folio, 192 p., 7,95$ Tête heureuse, Louis Caron, Boréal, 368 p., 25,95$ La Chartreuse de Parme, Stendhal, Flammarion, coll. GF, 684 p., 11,95$ L’Homme qui souriait, Henning Mankell, Seuil, coll. Policiers, 448 p., 14,95$ La Nausée, Jean-Paul Sartre, Folio, 256 p., 12,95$ N’en faites pas une histoire, Raymond Carver, Points, 288 p., 12,95$ Pour une morale de l’ambiguïté, Simone de Beauvoir, Folio Essais, 316 p., 12,95$ L’Attrape-cœur, J. D. Salinger, Pocket, 256 p., 9,50$ Betsi Larousse ou l’ineffable eccéité de l’être, Louis Hamelin, XYZ éditeur, coll. Romanichels plus, 330 p., 15$ Sauvages, Louis Hamelin, Boréal, 296 p., 22,50$ Phénoménologie de la perception, Maurice Merleau-Ponty, Verdier, 22,50$ L’Ennui, Alberto Moravia, Flammarion, coll. GF, 371 p., 12,95$ La Traduction est une histoire d’amour, Jacques Poulin, Leméac/Actes Sud, 112 p., 15,95$ Les Pieds dans la boue, Annie Proulx, Rivages, coll. Poche, 404 p., 17,95$ Le Siècle de Jeanne, Yvon Rivard, Boréal, 408 p., 27,95$ Le Rouge et le Noir, Stendhal, Folio Classique, 826 p., 8,25$ Une vie française, Jean-Paul Dubois, Points, 416 p.,15,95$
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