Libraires d’un jour

Philippe Laloux: La musique des mots

Par Stanley Péan, Les libraires
Publié le 12/11/2010
Son patronyme est synonyme de classe, de bon goût, comme en témoigne le resto montréalais auquel il a donné son nom il y a près de vingt ans, et qui compte toujours parmi les meilleures tables en Amérique du Nord. Gastronome, chef, auteur-compositeur-interprète, mais aussi épicurien au sens fort du terme, Philippe Laloux fait paraître ces jours-ci Le bonheur de cuire. Et ce recueil de recettes, de photos et d’anecdotes nous a servi de prétexte pour causer de son autre passion : la littérature.
Sur une table haute de son appartement du Mile-End, Philippe Laloux a empilé ses recommandations. Mais avant de causer bouquins, il me sert un expresso serré et des figues bien mûres et sucrées. Pour stimuler la discussion, dirait-on. Je balaie du regard le dos des ouvrages, remarque l’équilibre entre titres plus ou moins récents et classiques. «Un équilibre délibéré, m’explique le mordu de Chateaubriand. Je lis environ 75% de contemporains et, pour le reste, je m’efforce de découvrir les classiques que je n’ai pas eu la chance de lire plus jeune. On ne lit jamais assez de classiques. Dans Mémoires d’outre-tombe, que j’ai lu grâce à D’Ormesson, j’ai découvert un politicien brillant de l’Histoire dont on sent la grande mélancolie. Tout au long de sa vie, chacun de ses propos a toujours eu l’air un petit peu éteint par une sorte de souffle mélancolique, une sorte de regret de ne pas avoir su, de ne pas avoir pu. Et ça, c’est très beau.»

Et c’est vrai qu’il flotte toujours un délicieux parfum de mélancolie, chez Laloux. Dans la maison où il a été élevé par une mère trop vite devenue veuve, les livres n’étaient pas très présents, m’explique-t-il humblement: «Mais quand j’entendais des gens à la radio parler de livres, je trouvais jolie cette musique, ces mots que je n’entendais pas d’habitude, et les invectives et les emportements. Je ne comprenais pas pourquoi ces adultes savants s’entretuaient. Par bonheur, mes parents aimaient la culture, et n’ont jamais vu d’un mauvais œil que je fasse de la musique, de la cuisine.»

Même avant d’enregistrer ses disques Vos désordres sont désirs et Bleu de mémoire, Laloux a souvent prêté sa voix grave à des lectures de poésie à la radio; aussi ne s’étonnera-t-on pas qu’il ait choisi de nous parler du Mesnevi de Mawlânâ Djalâl al-Dîn Rûmî: «C’est le fondateur du mouvement soufi, mais aussi un grand philosophe. Il est toujours surprenant de voir à quel point on a pillé la littérature arabe. C’est une civilisation extraordinaire avec ses savants, ses penseurs, ses poètes. Je cite toujours ce livre très chouette, livre de chevet par excellence et belle porte d’entrée dans cette littérature.»

En digne amateur de poésie, Laloux ne saurait taire son admiration pour Rainer Maria Rilke: «J’aurais pu citer les Lettres à un jeune poète, mais je prends ce livre-là, Poèmes, qui reprend ses plus grands textes. Il y a ici des passages exceptionnels pour qui s’intéresse à la formation d’un poète, à la liberté qu’on peut prendre. Rilke, c’est une figure importante de la littérature allemande. Je pense que les Allemands avaient déjà beaucoup à offrir avant la Première Guerre et entre les deux guerres.»

De tous les livres de poésie qu’il a lus, celui qu’il a le plus souvent acheté, offert, prêté et racheté reste Les fleurs du mal, dont il possède désormais une sublime édition illustrée de dessins de Matisse, qu’il s’est d’ailleurs procurée au Musée Matisse à Nice. «J’ai perdu le compte des exemplaires que j’ai offerts en cadeau, surtout à des poètes musiciens, de rigoler Laloux. C’est tellement ciselé, tellement chantant en soi. Je suis sûr que Baudelaire aurait aimé entendre sa poésie chantée par des gens comme Ferré ou Murat; il n’aurait pas fait comme Hugo, je pense, il ne se serait pas fâché qu’on mette ses vers en musique.» Laloux, qui a lui-même interprété «Le voyage», renchérit avec enthousiasme: «Baudelaire, on n’arrête jamais d’y puiser. C’est comme une rivière qu’on a aimée et à laquelle on retourne sans arrêt, qui n’est jamais complètement la même et pourtant toujours celle qui nous a vus naître.»

Attristé par la mort récente de José Saramago, dont il apprécie autant les romans que le blogue caustique, mon hôte ne pouvait passer à côté de l’œuvre de ce fer de lance de la gauche européenne: «Si on aime le Portugal et son auteur emblématique, Fernando Pessoa, il faut lire L’année de la mort de Ricardo Reis. D’abord parce que Reis n’est qu’un hétéronyme de Pessoa, auquel Saramago rend hommage; et aussi parce que le roman nous invite à revisiter Lisbonne, où l’on mange bien pour pas cher, avec vue sur le Tage et sur l’océan; et qu’il nous invite à marcher dans les pas de Pessoa et à le relire.»

Encore un peu et Laloux rougirait du fait que la poésie occupe une place prédominante dans ses choix; mais pourquoi s’en excuser au fond, alors qu’il lui faut témoigner de son amour pour le géant du Vaucluse, ami d’Albert Camus qu’il admire également: le flamboyant René Char. «Il y a des gens qui le détestent, qui le trouvent pédant, mais Char, c’est d’abord un homme libre, qui a fait ses débuts au sein des surréalistes avant de claquer la porte, explique-t-il. Comme auteur dechansons, il m’a grandement inspiré. Et puis, si on veut embrasser toute la peinture du XXe siècle, il faut lire Char, ne serait-ce que pour découvrir ce qu’un grand poète peut penser des chefs-d’œuvre de l’art pictural.»

Des arts visuels au cinéma, il n’y a qu’un pas que Laloux n’hésitera pas à franchir. Cinéphile impénitent aussi, notre libraire d’un jour avait failli retenir pour la présente sélection le recueil des chroniques de François Truffaut dans Les Cahiers du cinéma, «parce qu’on oublie trop souvent qu’il était aussi un grand écrivain». Mais notre libraire d’un jour a opté pour un roman dont, étonnamment, il avait vu l’adaptation au cinéma d’abord: La mort à Venise de Thomas Mann: «C’est vraiment Visconti qui m’a amené à lire La mort à Venise de Mann; j’ai toujours entendu dire le plus grand bien de ses fresques sur le déclin d’une certaine bourgeoisie allemande. La fin des choses, comme chez Tchekhov, c’est un thème inépui­sable — et c’est ce dont parlent ce film et ce livre. Et revenir au roman, c’est redécouvrir ses propres larmes.»


Bibliographie :
Mémoires d’outre-tombe (4 tomes), Chateaubriand, Le Livre de Poche entre 15,95$ et 16,95$ ch. Le Mesnevi: 150 contes soufis, Mawlânâ Djalâl al-Dîn Rûmî, Albin Michel, 250 p. | 9,95$ L’année de la mort de Ricardo Reis, José Saramago, Seuil, 416 p. | 16,95$ Poèmes, Rainer Maria Rilke, Textuel, 190 p. | 39,95$ Le Livre de l’intranquillité (2 tomes), Fernando Pessoa, Christian Bourgois resp. 44,95$ et 54,95$ Dans l’atelier du poète, René Char, Gallimard, «Quarto» 1006 p. | 53$ La Mort à Venise, Thomas Mann, Le Livre de Poche, 188 p. | 6,95$
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