Libraires d’un jour

Philippe-Audrey Larrue-St-Jacques : Plus grand que soi

Par Isabelle Beaulieu
Publié le 08/04/2019

On le connaît pour ses talents de comédien et d’humoriste, entre autres pour sa participation à l’émission Like-moi! à Télé-Québec et Code G à Vrak, pour ses prestations scéniques, et pour son nom aux proportions infinies…

Parlant de son nom, en l’examinant d’un peu plus près, on se rend vite compte qu’il était prédestiné. Oui, car qui aime lire compulsivement connaît probablement l’appellation PAL (Pile à lire), celle qui penche toujours dangereusement sur la table du salon tellement elle rivalise avec la gravité. Oui, Philippe-Audrey Larrue-St-Jacques (PALS) avait toutes les chances de devenir un lecteur invétéré. « C’est quelque chose qui est devenu nécessaire. L’excellence des autres, le génie de certains auteurs me forcent à me questionner par rapport à moi-même. Donc, je suis en quête constante de livres de différentes formes et styles. » Presque un besoin essentiel, lire se présente tout juste après manger, boire et dormir. « J’ai eu la chance de grandir dans une maison où il y a toujours eu beaucoup de livres, et de toutes sortes. Il y en avait dans toutes les pièces, et ce qui est formidable, c’est qu’il y en avait aussi beaucoup chez mes grands-parents. Finalement, pour moi c’était pas normal d’aller chez les gens et de voir qu’il n’y avait pas de livres. » Toute occasion était bonne pour la lecture. Petit, son père lui lisait les Tintin, sa mère lui lisait les grands romans illustrés de Notre-Dame de Paris, Les trois mousquetaires, Vingt mille lieues sous les mers. « Quand tu nais dans un environnement où tu as accès à des livres, non seulement ça, mais qui les valorise et les utilise, il y a une chance que tu apprennes à aimer ça toi aussi. » Les premières lectures qu’il fait par lui-même sont les Tintin, mais si l’on parle du premier roman, qu’il a lu d’ailleurs tout d’un bout sans s’arrêter, c’est Le match des étoiles de François Gravel. Et c’était parti…

Ce n’est donc pas un hasard si Philippe-Audrey Larrue-St-Jacques a été choisi pour être le nouvel ambassadeur du Prix des libraires du Québec, rôle qu’il est visiblement fier d’endosser, quoique ressentant un peu le syndrome de l’imposteur. Il vénère tellement les auteurs qu’il se sent mal à l’aise d’être en quelque sorte un représentant d’un grand cercle littéraire. Mais au contraire de son appréhension, il incarne le parfait modèle de médiation pour porter le message des libraires, celui qui dit que la lecture est pour tout le monde. «Un peu dans le même principe que l’amour qui veut que chaque personne ait quelque part dans le monde son âme sœur, chaque personne a un livre qui l’attend.» Romantique, notre invité? Peut-être, mais surtout appelé par l’étranger, l’intrigant, par ce qu’il ne connaît pas encore. «Je lis pour trouver plus intéressant que moi, plus grand que moi. Lire des livres apporte un sens à ce que je fais.» Cela lui permet d’aller vers ce qui autrement lui serait inaccessible. Un vertige, une intensité, la beauté?

Admiration et profusion
Le rire éclate lorsque vient le temps pour PALS de nommer une œuvre forte dans sa vie. C’est qu’une n’est franchement pas assez, mais il se prête volontiers à l’exercice et parle de L’homme rapaillé du grand Miron et de Les contemplations d’Hugo. « Ce sont les deux livres qui me suivent perpétuellement. Je pense souvent à des vers de ces deux recueils-là. Tous les mois, je replonge dedans et retrouve un poème ou deux. Ils habitent en moi constamment. » La poésie est loin d’effrayer notre lecteur, au contraire. « C’est plus que de l’amour, je ne peux pas être plus en admiration que devant la poésie. Il y a quelque chose de génial là-dedans, ce sont des mots souvent très simples et que le poète détourne en les insérant dans une image, qui va devenir quelque chose d’extraordinaire, et même, au risque d’être cliché, de magique. » PALS évoque l’étymologie du mot poésie qui dérive du grec poiêsis, signifiant fabriquer, créer. « Quelques mots, bien agencés, vont créer une image forte ou une émotion profonde. » Comme poésie plus contemporaine, il est admiratif du travail de Sébastien B. Gagnon, en particulier de son livre Mèche. « Pour moi, c’est un très grand recueil de poésie qui en plus de décrire une époque, réussit à être intemporel. » Comme autre titre contemporain, Le lambeau de Lançon a su lui plaire par la sincérité du récit, un genre qu’il affectionne beaucoup. Un autre grand écrivain français parmi les préférés de Larrue-St-Jacques est Paul Valéry, dont il déguste les phrases, en particulier dans les Cahiers, qu’il qualifie d’« intelligentes et de lumineuses ». Comme les Cahiers font quelque 30 000 pages, notre invité conseille de lire Mauvaises pensées, qui est un condensé des meilleurs morceaux de ces écrits. Il a un grand faible aussi pour Voyage au bout de la nuit, qu’il considère comme le plus grand roman français du XXe siècle, dont il aime l’oralité, bien qu’il trouve « compliqué d’aimer Céline », son auteur, à cause de ses positions antisémites. Dans le registre québécois, il adore l’écriture de Sophie Bienvenu, qui elle aussi s’apparente à la parole. Chercher Sam et Autour d’elle se hissent en haut de la liste de ses excellentes lectures.

Intrigué par les nombreux commentaires dithyrambiques sur Houellebecq, il s’est absorbé dans son œuvre et comprend maintenant l’ampleur de sa portée (même si encore là, l’auteur lui-même est difficile à aimer à cause de ses déclarations litigieuses). Il est en train de parcourir ses romans de façon chronologique, trouvant important de suivre l’évolution d’un écrivain. Seulement avec la lecture des deux premiers de l’auteur, Extension du domaine de la lutte et Les particules élémentaires, il peut déjà convenir de la pointure monumentale de Houellebecq. Il ne dédaigne pas non plus lire des fresques historiques, par exemple les bouquins de Folco qu’il attend toujours avec impatience. Et que dire de La bête creuse de Christophe Bernard, titre ardu mais dont l’histoire l’a complètement happé.

L’humoriste aime aussi partager son amour des livres et en offre à l’occasion, comme Replay de Ken Grimwood qu’il a beaucoup proposé à des gens qui n’aiment pas nécessairement lire. L’histoire, un homme qui a la possibilité de recommencer sa vie, séduit à peu près tout le monde. Mais le plus souvent, il aime donner une belle édition de L’étranger de Camus, écrivain qu’il vénère, ou Le plongeur de Stéphane Larue.

PALS admet lire pour être changé, chaviré, pour que sa vie en soit transfigurée. « Je lis pour être complexé jusqu’à me dire: pourquoi quand j’écris je n’ai pas cette aisance-là? » Il cite d’ailleurs les écrivains qu’il aime lorsqu’il est sur scène, se disant que si les gens n’ont pas aimé le spectacle, il y aura au moins eu un petit pourcentage du show qui aura été sauvé par les extraits des grands auteurs. Pour s’inspirer, les passages chez le libraire sont hebdomadaires. Même s’il n’habite pas dans les environs, il aime particulièrement la Librairie du Square rue Saint-Denis et s’y arrête toujours lorsqu’il passe dans le quartier. Chaque semaine, qu’il entre dans une librairie dans un but précis ou parce qu’il en croise une sur sa route, il en ressort avec quelques livres en plus, anticipant déjà la transformation et l’éblouissement qui ne tarderont pas à venir.


Photo : © Jean-François Leblanc

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