Libraires d’un jour

Pauline Marois: Les livres, un refuge

Par Adeline Corrèze, Les libraires
Publié le 29/08/2007
Il est des signes qui ne trompent pas : lorsque nous avons songé à inviter la Chef du Parti québécois à être notre libraire d’un jour, nombre de nos collègues nous ont affirmé l’avoir souvent croisée dans les rayonnages des librairies à travers la province. Et ce n’étaient pas de simples visites de courtoisie ou de séduction électorale, puisque Pauline Marois ressortait des boutiques les bras chargés de romans, après avoir longuement discuté de ses auteurs favoris avec les libraires. Il fallait en savoir plus sur les affinités littéraires de celle qu’on connaît avant tout comme une femme politique de premier plan.
Lorsqu’on l’invite à remonter le fil de son parcours de lectrice, Pauline Marois se souvient de ses premières lectures d’enfant, alors qu’elle grandissait à Saint-Étienne-de-Lauzon, sur la rive sud de Québec.

«Mon tout premier souvenir, évoque celle qui sera plus tard trésorière de la Fédération des femmes du Québec, c’est un album de Bécassine que j’avais trouvé chez ma voisine.» Les aventures de Bécassine — la première héroïne de bande dessinée — figurent d’ailleurs en bonne place, au milieu de 300 albums de classiques de la BD, dans la bibliothèque de Pauline Marois.

Le livre convoité
Issue d’un milieu modeste, aînée de cinq enfants, elle est vite fascinée par cet objet de connaissance qui devient rapidement un objet… de désir. «J’ai un souvenir très précis, se remémore-t-elle, je devais avoir six ans. Nous étions sur la route, en Gaspésie, avec mes parents et nos voisins. Je me rappelle avoir fait un caprice terrible — pour ne pas dire épouvantable — à ma mère afin qu’elle m’offre un livre pour enfants que j’avais déniché dans une petite boutique. Elle n’avait pu faire autrement que céder!»

Ce sont ensuite les bibliothèques scolaires qui vont étancher en partie sa soif de lectrice. Elle s’y réfugie continuellement. Et, bientôt, les professeurs prennent le rôle de passeurs de livres. «Le secondaire pour moi, cela a été le temps des grandes rencontres littéraires classiques. J’ai dévoré Jean Anouilh, Ernest Hemingway, Victor Hugo, Émile Zola. En secondaire 5, nous avons eu une professeure inoubliable, un être précieux pour moi, qui nous a transmis son amour des livres, poursuit-elle, émue. Je me souviens avoir pris un plaisir fou à préparer deux présentations sur Mauriac et Green.» Son seul regret de cette période?
«Nous n’abordions quasiment pas d’auteurs québécois. Mais je me suis rattrapée plus tard! Vers 30 ou 35 ans, j’ai lu Le Cahier noir et Le Cahier rouge de Michel Tremblay par exemple», avoue-t-elle. Yves Beauchemin, Marie Laberge, Marie-Claire Blais, Chrystine Brouillet, Lise Bissonnette seront aussi de ceux d’ici dont elle deviendra une adepte.

Comme de nombreux Québécois à cette époque, sa famille était abonnée à Sélection du Rider’s Digest. Pour un coût modeste, on recevait régulièrement un bel ouvrage relié qui contenait 35 à 40 résumés de livres, dont la lecture devait amener à acheter les versions intégrales. «Je lisais des dizaines de ces compilations, qui me donnaient envie de lire des livres que nous n’avions pas les moyens d’acheter, et cela a aiguisé mon appétit pour la lecture», croit-elle.

L’attrait du polar
C’est au début du collège qu’elle découvre la littérature policière. Agatha Christie, qui inaugure la longue liste des auteurs de polars qu’elle va admirer (de P.D. James à John Le Carré en passant par Elizabeth George et Henning Mankell), est une véritable révélation.

«Ce que j’aime dans les polars, ce sont les intrigues, la tension du dénouement, l’enquête et, par-dessus tout, les énigmes. Par contre, les livres d’horreur où on joue à se faire peur, ce n’est pas pour moi!», confie-t-elle en riant. Une autre rencontre déterminante fut celle avec les romans de John Steinbeck: «Cela reste un de mes auteurs favoris. À l’est d’Eden, Des souris et des hommes: de grands chefs-d’œuvre, qui en disent long sur la nature humaine.»

Vient le temps de l’université, du baccalauréat en travail social, des multiples implications, et le temps pour lire, lui, vient justement à manquer. Elle se lance alors dans les grandes sagas historiques: «Je plongeais littéralement dans une série pendant plusieurs mois. Ceux qui racontent la grande Histoire à travers de petites histoires m’attiraient. C’était un refuge parfait.» Les grandes fresques de Georges Duhamel ou l’histoire de la famille Thibault de Roger Martin du Gard l’ont aidée à s’évader de façon salutaire d’études où elle prend la pleine mesure des inégalités sociales.

Au fil de sa carrière politique, qu’elle amorce en tant qu’attachée de presse de Jacques Parizeau (son ancien professeur à HEC Montréal), il y a peu de ministères au sein desquels elle n’a pas travaillé, en plus d’accumuler des responsabilités dans de nombreux organismes et d’élever quatre enfants. Les emplois du temps harassants assortis à ces multiples fonctions ne l’empêcheront pas de toujours réussir à dénicher du temps pour lire. «Il m’est impossible de me priver de livres, affirme-t-elle. Si je ne lis pas, c’est simple, il manque quelque chose à ma vie. Cela me permet de m’isoler, de me retrouver.»

De main en main
Comment choisit-elle ces précieuses lectures? «J’ai une énorme collection du magazine français Lire. J’y puise des idées de lecture. Mes amis et les libraires me font des recommandations et j’ai aussi la chance qu’on m’en offre régulièrement», dit-elle.

Quand vient le temps pour elle de donner des conseils de lecture, c’est vers le polar que son cœur balance: «D’abord, Fred Vargas, je la recommande à tout le monde. Une très grande auteure de romans policiers. À vrai dire, tous mes polars sont lus par au moins deux ou trois personnes différentes. Je suggère souvent L’Amour au temps du choléra (pour les moins courageux, il est très court) et Cent ans de solitude de Gabriel Garcia Márquez, plus classiques.»

Récemment, elle a découvert Le Roman de Julie Papineau de Micheline Lachance: «Un très bon livre, commente-t-elle, j’ai pris mon temps pour le parcourir, ça se savoure.» Le Livre de Pi de Yann Martel, Comment devenir un monstre de Jean Barbe, Les Cerfs-volants de Kaboul de Khaled Hosseiny, L’Empreinte de l’ange de Nancy Huston ou encore Le Testament français d’Andreï Makine ont tous trouvé place sur sa table de chevet: «J’ai eu de grands coups de cœur pour Suite française d’Irène Némirovsky, Echo Park de Michael Connely et le magnifique Un long dimanche de fiançailles de Sébastien Japrisot. Et j’adore Gaétan Soucy pour son audace.»

Et que pense-t-elle de l’initiative de Yann Martel et des écrivains de l’UNEQ qui ont envoyé des livres à Stephen Harper pour manifester leur mécontentement face à son attitude envers la culture? «Oh, cela m’a fait beaucoup rire, c’est un acte très impertinent, glisse-t-elle d’une voix amusée. C’est quelque chose qu’il serait complètement inutile de me faire par contre… j’ai tellement de livres, mes étagères sont continuellement à agrandir, au grand désespoir de mon mari!»

Quant au prochain livre qu’elle s’apprête à dévorer, elle a dirigé son choix vers Les Bienveillantes, de Jonathan Littell: «Un livre qui semble exigeant, alors je vais aussi me garder un polar à portée de main. Peut-être un roman de François Barcelo…»


Bibliographie :
À l’est d’Eden, John Steinbeck,Le Livre de poche,631 p., 14,50$ L’Empreinte de l’ange, Nancy Huston,J’ai lu,220 p., 11,95$ Pars vite et reviens tard, Fred Vargas, J’ai lu, 352 p., 13,95$ La Petite Fille qui aimait trop les allumettes, Gaétan Soucy, Boréal compact, 179 p., 12,95$ Quittes et doubles, scènes de réciprocité, Lise Bissonnette, Boréal, 165 p., 17,95$
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