Libraires d’un jour

Paul Ahmarani: Livrorama

Par Adeline Corrèze, Les libraires
Publié le 19/02/2007
«La première fois que j’ai eu le sentiment d’être un artiste, ce n’était pas en tant qu’acteur, mais en tant qu’écrivain», confie Paul Ahmarani. On connaît le comédien pour ses rôles singuliers dans La Moitié gauche du frigo, Congorama, et plus récemment dans la série «La Job». On l’a découvert comme auteur et musicien sur l’album Portrait vivant, qu’il cosigne avec Les Nouveaux Mariés. Lecteur passionné, il écrit pour se libérer et partage avec le libraire ses rencontres littéraires.
Photographie: Yanick Macdonald 2006 - Tirée de Mars et Avril - Diesel et La Pastèque
Avec un père historien et une mère professeure, Paul Ahmarani a eu très tôt à sa disposition des livres plus que substantiels: «On m’a vite mis entre les mains des encyclopédies historiques pour enfants. Alexandre le Grand, les Romains, le Moyen Âge – ça a frappé mon imaginaire. J’étais captivé par Napoléon. Je me souviens particulièrement d’un livre sur lui, dont les illustrations étaient des toiles de David.»

Au primaire, Paul Ahmarani saute une classe pour passer directement au secondaire. À Longueuil, où il habite alors, c’est le sésame pour être admis à la bibliothèque adulte: «J’y passais tout mon temps. Personne ne regardait vraiment ce que je prenais, j’avais une totale liberté de choix. J’ai eu accès à des bandes dessinées ultra-crues et politisées dès 11 ou 12 ans.» L’émerveillement et la stupéfaction aiguisent sa curiosité: «Je découvrais des trucs incroyables, d’autres mondes, dont je ne soupçonnais pas l’existence.» Cela soulève d’ailleurs chez lui quelques questions: «C’est quoi, un phallocrate?», demande-t-il candidement à son père après avoir buté sur le mot…

Il plonge à la même époque dans les albums d’Enki Bilal, notamment Les Phalanges de l’Ordre Noir, dans lequel d’anciens internationalistes de la guerre d’Espagne reprennent les armes. Plus tard, il aimera les romans La Ville des prodiges d’Eduardo Mendoza, et Hommage à la Catalogne, de George Orwell, qui abordent aussi le thème de l’anarchie dans la péninsule ibérique. Son père, un Égyptien francophile doté d’une culture encyclopédique, lui conte des pans entiers de l’histoire des civilisations, ce qui met ses lectures en perspective.

«Alexandre Dumas, Jules Verne, Pagnol… Quand j’aimais un auteur, je tombais littéralement dedans», explique Paul Ahmarani. Récemment, il a lu tous les Harry Potter. «Je me sentais comme un enfant, avoue-t-il. J’ai retrouvé la même sensation que lorsque j’ai découvert Bilbo le Hobbit. Sentir un univers construit de manière aussi complexe que "Le Seigneur des anneaux", c’est magique.»

Les rencontres décisives
Au cégep, il quitte l’étiquette de «rejet» pour se faire apposer celle de «marginal»: «Ces deux groupes n’ont rien à voir l’un avec l’autre. Les marginaux ne sont pas rejetés: ils rejettent le monde.» Sa fascination se reporte alors sur les poètes maudits, les rock stars, les «fuckés».

C’est l’heure des voyages littéraires initiatiques avec Philippe Djian et Charles Bukowski. «Ce sont eux qui m’ont donné le goût d’écrire, précise Ahmarani. J’ai été profondément ému, et je me suis laissé naïvement porter par le mythe de l’artiste déchu: l’alcool, la drogue, l’autodestruction… tout cela devenait cool.» De Djian, il se délectera particulièrement de Zone érogène et de Bleu comme l’enfer. De Bukowski, il appréciera d’abord les Contes de la folie ordinaire avant de se passionner pour Love Is a Dog From Hell en version originale, dont il a posé un exemplaire élimé sur le coin de la table, au début de l’entrevue. «Je le lisais jusque dans mon bain, raconte le comédien. J’y ai puisé beaucoup de tendresse, de fragilité. Dans le désespoir de Bukowski, il y a paradoxalement une joie de vivre. Et puis une haine de l’uniformité, une peur panique de la petite vie.» Le comédien succombe aussi à Boris Vian (L’Écume des jours, J’irais cracher sur vos tombes) et à Raymond Carver: «Ils ont cette simplicité, l’efficacité dans la langue, que j’apprécie aussi en chanson d’ailleurs, et qu’on retrouve beaucoup chez les auteurs américains.»

Vers la singularité
La rencontre avec la colère de Mort à crédit, de Louis-Ferdinand Céline, est un choc. «Je l’ai découvert à Las Vegas, quand j’étais maître de cérémonie pour le Cirque du Soleil, se rappelle Ahmarani. Ses œuvres sont délicieuses et glauques à la fois. Quand je me suis mis à écrire, j’ai beaucoup imité son
utilisation de l’argot et sa multiplication de la ponctuation.» Il a ainsi composé les 100 premières pages d’un roman sous l’influence de l’auteur de Voyage au bout de la nuit.

«Je ne me trouvais pas bon comédien, confie Paul Ahmarani. J’avais de la difficulté à faire des liens entre mes pulsions intérieures et mon jeu. L’institution, l’école m’avaient fait douter de ma capacité à être original. Quand tu essaies d’être toi-même, on te ramène vite à la conformité.» Pendant quatre ans, il tient un journal «arrangé», où il romance son existence. «Le soir, j’étais au Cirque, la nuit, je fêtais, le jour, je lisais et j’écrivais. J’avais une fourmilière dans la tête. J’ai même écrit un one man show. Mais il n’y avait pas de distance dans mon écriture.»

En revenant à Montréal, Paul Ahmarani entre en cure de désintoxication durant laquelle il écrit la majeure partie des textes de l’album Portrait vivant. Après cette épreuve, son jeu s’affirme. Il lit alors plus de scénarios que de livres: «Quand j’ai lu Comment ma mère accoucha de moi pendant sa ménopause, j’ai eu un vrai coup de foudre pour l’écriture de Sébastien Rose, ses dialogues, son réalisme onirique et poétique. J’étais déterminé comme jamais à décrocher le rôle.»

Le comédien se laisse embarquer dans l’aventure de Mars et Avril, deux livres hybrides signés Martin Villeneuve. «C’était le même processus qu’un film, sauf qu’au lieu d’une caméra, c’était un appareil photo qui capturait notre image. J’ai été heureux de jouer le fils de Robert Lepage. Il poursuit en riant: «Ça fait des années qu’on se fait prendre l’un pour l’autre ou qu’on passe pour des frères, à cause de nos étranges sourcils.»

Marque-page
Dernièrement, tous les livres de Jean-Christophe Rufin, dont le célèbre Rouge Brésil, ainsi que ceux de l’incontournable Gabriel Garcia Márquez se sont retrouvés sur la table de chevet du comédien. Au rayon des créateurs québécois, il considère Vautour, de Christian Mistral, comme un chef-d’œuvre. Le recueil La Mort de Mignonne, de la journaliste Marie Hélène Poitras, l’a aussi séduit et lui semble «révélateur de sa génération. Le thème de la drogue, en filigrane, l’a rejoint.»

Caressant le livre abîmé de Bukowski, il constate: «J’associe finalement beaucoup l’écriture au tourment, à l’adversité. J’ai hâte de faire un autre album: parler de livres me donne envie de me remettre à écrire. Je suis maintenant en amour, heureux et papa. C’est nouveau pour moi, c’est un autre état.»


Bibliographie :
Fins de siècle (t. 1 et 2), Enki Bilal (dessins) et Pierre Christin (texte), Casterman, coll. Légendes d’aujourd’hui, 200 p., 47,95$ Zone érogène, Philippe Djian, J’ai lu, 347 p., 9,95$ Love Is a Dog From Hell, Charles Bukowski, Black Sparrow Press, 307 p., 25$ (traduction française épuisée) Mort à crédit, Louis-Ferdinand Céline, Folio, 628 p., 16,95$ Hommage à la Catalogne, George Orwell, 10/18, 293 p., 14,95$ Rouge Brésil, Jean-Christophe Rufin, Folio, 601 p., 17,95$ Vautour, Christian Mistral, Boréal compact, 160 p., 11,95$
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