Libraires d’un jour

Normand Daneau : Rêver éveillé

Par Stanley Péan, Les libraires
Publié le 25/02/2005
Diplômé du Conservatoire d’art dramatique de Québec, homme de théâtre avant tout, Normand Daneau s’est fait connaître du grand public via le petit écran, sous les traits de Vincent, le scénariste paumé du téléroman La Vie, la vie. Depuis, il est devenu le Biron de Grande Ourse, rôle qu’il a repris avec le même bonheur dans la suite de cette télésérie fantastique, L’Héritière de Grande Ourse, diffusée à l’antenne de Radio-Canada. Conversation avec un lecteur épris de magie…
À quand remontent vos premiers émois littéraires ?

Vers l’âge de 10 ans, j’ai lu Le Petit Prince de Saint-Ex. J’avais lu d’autres livres avant, mais c’est vraiment le premier dont je me souvienne ; on n’oublie pas une aussi belle leçon de vie. Après ça, au secondaire, je suis passé à travers les existentialistes, j’ai lu tout Camus, Sartre, Dostoïevski — je suis encore sous le choc des Frères Karamazov. De Sartre, j’ai préféré les romans (La Nausée) aux pièces qui m’ont toujours ennuyé, à cause de toutes ces considérations philosophiques plaquées et étrangères au théâtre. C’est ce qui le distingue de Camus qui, à mon avis, écrivait du vrai théâtre, de vrais romans (L’Étranger, La Peste


Comment choisissez-vous aujourd’hui vos lectures ?

Je ratisse large. Depuis toujours, j’ai un faible pour les romans historiques. J’aime rêver avant de m’endormir, parce que j’ai le contrôle de ces rêves-là, et le roman historique m’a toujours semblé propice à la rêverie. Et puis, l’Histoire, plus particulièrement l’Histoire religieuse, compte parmi mes dadas. Le roman historique, le bon, m’impressionne par sa rigueur, sa consistance, l’exigence qu’il impose aux romanciers de maîtriser non seulement l’art narratif, mais aussi de connaître à fond les sujets. Dans le genre, Amin Maalouf est mon auteur fétiche : de tous ses livres, j’ai préféré Les Jardins de lumière, sa biographie de Mani, à ses classiques Léon l’Africain ou Samarcande. J’ai été fasciné par le récit de sa vie, son ministère, ses échecs politiques, son retour à une simplicité quasi christique. Au fond, c’est plus qu’un roman, c’est un témoignage… J’aime aussi beaucoup les livres de Michel Folco (Un loup est un loup, En avant comme en avant !). Et puis j’ai adoré Imprimatur de Monaldi et Sorti, une sorte de Sherlock Holmes en huis clos situé dans une auberge, en 1683, dans lequel un castrat et un nain mènent l’enquête. Je suis d’ailleurs en train d’en lire la suite, Secretum,
avec passion…


Vous êtes donc amateur de polars également ?

Oui. Mais aussi de livres que je qualifierais de « thrillers poétiques », à défaut d’un meilleur terme, comme la Trilogie new-yorkaise de Paul Auster, qui porte sur la quête de l’identité. Dans des livres de ce genre, la forme n’est qu’un prétexte à des réflexions d’ordre quasi philosophique — menées avec plus d’adresse romanesque que chez Sartre. Je pense qu’on peut trouver chez Truman Capote (Un arbre de nuit, Musique pour caméléons) les prémices de ce sous-genre qu’on pourrait qualifier de « Nouveau Roman noir ». Plus récemment, je me suis passionné pour Don DeLillo, dont le roman Outremonde est sans doute l’un des meilleurs que j’ai lus de ma vie. J’aime son style glacial, qui dissimule une grande empathie pour l’être humain. À vrai dire, c’est le premier auteur qui me donne l’impression de poser les assises d’une réelle compréhension du monde contemporain.


On vous sent plus d’affinités avec la littérature américaine qu’européenne…

C’est vrai. De Poe à DeLillo en passant par Hammett, Faulkner, Styron et Capote, j’ai une nette préférence pour les auteurs américains, qui m’ont plus nourri ces dernières années.


Et la québécoise, dont on dit qu’elle tient à la fois de l’une et de l’autre ?

Je ne l’ai pas fréquentée beaucoup ces dernières années, je le confesse. Évidemment, j’ai lu Bourguignon, dont j’ai adoré Un peu de fatigue. Mais l’œuvre qui m’a le plus marqué, c’est celle d’Anne Hébert, notre Marguerite Yourcenar quant à la précision, la limpidité, la perfection de la phrase. J’ai adoré Kamouraska, mais mon préféré reste Les Enfants du sabbat, une œuvre vraiment étrange. Autrement, et peut-être ce choix vous semblera-t-il bizarre, je retiendrai l’œuvre de Mordecai Richler en parallèle avec celle de Michel Tremblay, parce qu’en dépit de leurs divergences elles ont beaucoup de connivence l’une avec l’autre. Dans leur description du Montréal d’autrefois, toutes deux font état d’une certaine ghettoïsation, toutes deux témoignent d’un même amour pour la métropole.


Les téléspectateurs vous ont découvert dans le cadre réaliste et humoristique du téléroman de Bourguignon, puis dans celui, plus inquiétant, de Grande Ourse. En tant que lecteur, penchez-vous plus volontiers pour l’une ou l’autre esthétique ?

Oh, je me nourris des deux de manière assez équivalente à cause de mon goût pour le rêve, pour la magie. Ça remonte à ma lecture de Poe, dont Paul Auster est aussi l’un des héritiers. J’aime que des auteurs se donnent même dans un cadre réaliste la permission du fantastique. D’où peut-être mon amour du roman historique, où les romanciers s’autorisent à l’occasion le recours à la magie — c’est le cas chez Maalouf, chez Monaldi et Sorti —  parce qu’à l’époque où se déroule l’action de ces livres, on y croyait encore…




Quelques choix de Normand Daneau :

Le Petit Prince, Antoine de Saint-Exupéry, Folio, 104 p., 13,95$
Les Frères Karamazov, Fiodor Dostoïevski, Folio Classique, 992 p., 13,75 $
La Nausée, Jean-Paul Sartre, Folio Plus, 247 p., 12,95 $
L’Étranger et La Peste, Albert Camus, Folio Plus, 174 p., 7,95 $, et 396 p., 12,95 $
Les Jardins de lumière, Léon l’Africain et Samarcande, Amin Maalouf, Le Livre de poche, 251 p., 346 p. et 376 p., 10,95 $ ch.
Un loup est un loup et En avant comme en avant !, Michel Folco, Points, 632 p., 15,95 $, et 474 p., 14,95 $
Imprimatur, Rita Monaldi & Francesco Sorti, Pocket, 853 p., 19,95$
Trilogie new-yorkaise, Paul Auster, Babel, 445 p., 15,95$
Outremonde, Don DeLillo, Babel, 893 p., 23,95$
Kamouraska et Les Enfants du sabbat, Anne Hébert, Points, 246 p., 11, 95 $, et Boréal Compact, 187 p., 12,95 $
L’Apprentissage de Duddy Kravitz et Le Monde de Barney, Mordecai Richler, Bibliothèque québécoise, 516 p., 12,95 $, et Le Livre de Poche, 603 p., 13,95 $
Les Chroniques du Plateau Mont-Royal et Douze coups de théâtre, Michel Tremblay, Leméac/Actes Sud, 1176 p., 42,95 $, et Babel, 291 p., 12,95 $
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