Libraires d’un jour

Michel Tremblay : Lire sans frontières

Par Stanley Péan, Les libraires
Publié le 01/11/2001
Pardonnez le poncif, mais s’il est un écrivain québécois qui n’a pas besoin de présentation, c’est bien Michel Tremblay. Au fil des trente-cinq dernières années, le dramaturge et romancier est devenu un véritable emblème national, le porte-étendard non seulement de son Plateau Mont-Royal natal, magistralement immortalisé dans son œuvre, mais aussi de toute une génération qui a livré et gagné la bataille pour la conquête de la légitimité de la culture d’ici. À l’occasion de la publication de son nouveau roman, L’homme qui entendait siffler une bouilloire, comme de coutume accompagnée d’un impressionnant battage médiatique, Le libraire a préféré demander à l’auteur des Belles-sœurs et des Chroniques du Plateau Mont-Royal de partager avec nos lecteurs et lectrices ses émois littéraires.
Pour avoir lu Un ange cornu avec des ailes de tôle, votre mémoire autobiographique sur les livres qui vous ont formé, on vous savait passionné de lecture. Récemment, quels bouquins vous ont le plus impressionné ?

Ma grande découverte de la dernière année, en fait de l’été dernier, a été Timothy Findley. Je ne sais trop pour quelle raison, mais je ne l’avais jamais lu. Peut-être parce que je craignais de trouver son œuvre trop intellectuelle, de ne pas en comprendre le langage. J’ai lu Pilgrim en version originale anglaise et La fille de l’homme au piano, en traduction. Comme l’action de La fille de l’homme au piano se déroule à Toronto au tournant du siècle dernier, j’ai trouvé intéressant, voire même étrange, qu’on puisse s’intéresser à cette ville autrement qu’en la considérant comme une cité moderne parce que l’on commence à peine à reconnaître son existence. « Voir » la ville de Toronto par le biais des romans anglophones montréalais, comme ceux de Mordecai Richler, dont j’aimais beaucoup l’œuvre, est pas mal différent que d’en lire des descriptions dans les romans d’auteurs d’origine torontoise.

Qu’est-ce qui vous a poussé vers les romans de Findley ?

En bouquinant, simplement en lisant la quatrième de couverture. Dans Pilgrim, le personnage du psychanalyste Carl Gustav Jung est très présent, et celui de Pilgrim, qui prétend être âgé de 500 ans et avoir connu plusieurs personnalités historiques dans divers domaines artistiques, m’a totalement fasciné. J’adore les romans qui mettent en scène un psychiatre et son patient. Convaincu, j’ai alors débuté la lecture de cet auteur que je connaissais plus de nom qu’en personne, quoique je l’aie rencontré quelques fois et que je l’aie trouvé très gentil. Je me suis dit que c’était le moins que je puisse faire ! Idem pour La fille de l’homme au piano, que j’ai acheté cet été lors de sa parution en format de poche.

Vous lisez aussi pas mal de romans policiers ; ce goût pour le polar est-il récent ?

Non, j’ai toujours apprécié ce genre. Toutefois, j’ai découvert avec le temps à quel point j’aime les séries de polars noirs où reviennent les mêmes héros. Ceux de Michael Connelly, par exemple, dont j’ai été l’un des premiers à Montréal à applaudir le génie lors de son apparition sur la scène littéraire il y a dix ans. Je lis chacun de ses nouveaux romans dès leur arrivée sur les tablettes des librairies de Key West, où je vis la plupart du temps, habituellement à l’automne. J’aime aussi beaucoup James Lee Burke et son privé cajun, Dave Robicheaux. Au fil des romans, ces héros récurrents deviennent des êtres mythiques que le lecteur apprend à connaître non seulement à travers leurs malheurs et leurs enquêtes, mais aussi à travers tout ce qui leur arrive de bon dans la vie.

Lisez-vous d’autres genres littéraires que le roman ?

J’en parlais dans Un ange cornu avec des ailes de tôle : j’aime beaucoup apprendre à travers les romans. J’aime mieux apprendre la vie, l’histoire ou la philosophie à travers les histoires qu’on me raconte que par le biais d’essais ou d’ouvrages théoriques. Par exemple, j’apprécie énormément les romans historiques très bien documentés. Ça me plaît de savoir ce que Jeanne d’Arc mangeait pour petit déjeuner. Ça m’aide à comprendre le monde à travers les époques. Les premiers paragraphes du Parfum de Patrick Süskind, qui dépeignent grâce à l’odorat la ville de Paris, sont parmi les plus belles pages que j’ai lues depuis vingt ans. À travers l’odorat, j’ai appris dans ce roman des détails qu’un livre d’histoire aurait été incapable de transmettre de manière aussi tangible. Alors que l’histoire s’attarde plus souvent aux faits et aux dates décisives, il reste tout de même que ceux qui nous ont précédés n’étaient pas différents de nous aujourd’hui : ils avaient des sentiments, vivaient aussi des événements importants, même s’ils étaient plus personnels, bref, étaient constitués de façon identique.
Dans le genre, j’ai beaucoup aimé Les piliers de la terre, de Ken Follet. La documentation de ce roman était pratiquement plus intéressante que l’histoire elle-même. Ce qui me fait penser aux romans de Hubert Montheillet sur l’empereur romain Néron, La pucelle et Néropolis, que j’ai lus il y a une dizaine d’années, et qui étaient excellents.

Est-ce que votre métier de dramaturge conditionne également vos choix de lecture ?

Comme je fais de la traduction, je reçois par le truchement de mon agence des textes envoyés par des agents américains et anglais. Les pièces que je lis, et j’en lis beaucoup, sont toujours présentées sous forme de manuscrits. J’achète rarement une pièce de théâtre déjà publiée, quoique dernièrement j’en aie lu une qui m’a époustouflé : La controverse de Valladolid, de Jean-Claude Carrière. L’action de la pièce se déroule en Espagne et les personnages s’interrogent à savoir si les Indiens d’Amérique ont une âme ou non. Un texte magnifique ! Mais la majorité des pièces de théâtre que je lis sont des manuscrits qui me sont proposés au cas où je serais intéressé à en faire la traduction, ce qui arrive une fois sur vingt-cinq environ. Cependant, c’est agréable de lire une bonne pièce pour le plaisir, même si elle ne me donne pas envie de la traduire.

Quelle est votre perspective sur la génération montante en littérature québécoise ?

Ah, la question piège ! (Rires.) Je lis des romans que j’aime et d’autres j’aime moins. Ceux-là, j’en oublie le titre et l’auteur. J’ai beaucoup aimé La petite fille qui aimait trop les allumettes, de Gaétan Soucy, au point de lui écrire une lettre de recommandation. J’avais aussi beaucoup aimé les premiers romans de Louis Hamelin, La rage, Ces spectres agités, Cowboy, parus il y une dizaine d’années. En ce qui concerne les nouveaux venus, j’avoue que je ne les connais pas bien car je n’habite pas au Québec pendant l’automne et l’hiver. Je ne suis donc pas au courant des nouvelles voix. Je profite du Salon du Livre de Montréal et de mon retour au mois de mai pour en lire, mais pendant mon absence, je ne sais pas quelles sont les parutions intéressantes.

En terminant, vos dernières suggestions de lecture?

De toute ma vie, ce sont toujours les deux mêmes romans qui reviennent sans cesse. Je me répète, ce n’est pas la première fois que je les mentionne, mais il s’agit de Bonheur d’occasion de Gabrielle Roy et de Cent ans de solitude de Gabriel Garcia Marquez, les deux œuvres qui m’ont le plus influencé. Oh, et puis, j’allais presque oublier : j’ai passé les deux dernières années à relire tout Les Rougon-Macquart de Zola, à raison d’un roman par mois. Il y a longtemps que je me promettais de me plonger dans les pages de ce classique immortel, c’est maintenant chose faite et croyez-moi, ça en vaut la peine !
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