Libraires d’un jour

Michaëlle Jean : Il faut de la magie

Par Stanley Péan, Les libraires
Publié le 01/09/2002
Les habitués de l’édition de fin de semaine du Téléjournal de Radio-Canada la connaissent comme lectrice… de nouvelles. Mais Michaëlle Jean ne lit pas que le chapelet des catastrophes nationales et internationales. Issue d’une famille dont les liens avec la littérature sont assez évidents (son oncle, le poète et romancier René Depestre, compte parmi les gloires haïtiennes de réputation internationale), Michaëlle Jean a eu le bonheur de grandir au milieu des livres. Et c’est à ces univers de magie, de merveilleux et de liberté qu’elle retourne volontiers, sitôt que son horaire surchargé de chef d’antenne au Centre de l’Information le lui permet.
Si on commençait en évoquant vous premiers émois de lecture ?

À l’adolescence, ç’a été le Journal d’Anaïs Nin. Avant ça, il y avait eu les Contes de Perreault, les Fables de La Fontaine et tous ces livres qu’on m’offrait. Mais le Journal de Nin, c’était mon propre choix, un choix marquant. Ça représentait une fenêtre sur la liberté. Il y avait là une écriture à laquelle j’ai été sensible. Dans ces pages, je reconnaissais une espèce de parenté, d’affinité. Je ne sais pas si j’aurais aimé rencontrer Nin en personne, je ne cherchais pas une figure tutélaire, une icône. Ce qui m’intéressait, c’était l’écriture. Elle avait une réputation sulfureuse, c’est vrai, à cause de son œuvre érotique, mais le fait que je la lise encore jeune n’a pas posé de problème dans mon entourage. Le frère de ma mère, René Depestre, avait lui-même pas mal donné dans l’érotisme…

Je me rappelle de ma rencontre avec cet oncle légendaire, qui m’avait connue bébé et ne m’avait pas revue depuis. Je l’ai retrouvé lors d’une de ses visites à Montréal, alors qu’il assistait à un colloque d’écrivains. Il était très content de découvrir cette nièce adolescente et moi je me réjouissais d’avoir cet oncle qui chantait la beauté des femmes dans son œuvre. Comme ça, il m’a tendu le manuscrit d’Alléluia pour une femme-jardin en me demandant de le lire pour lui faire part ensuite de mes impressions. J’étais intimidée qu’il me confie ce texte, écrit à la main avec ces petits crayons qu’il taille lui-même. Mais c’est un livre magnifique, tellement lumineux, jouissif, qui me plongeait à la fois dans un univers qui m’appartenait (l’Haïti que j’avais connue) et dans un univers mythique, un florilège d’images fantastiques. Et partant de là, j’ai eu le goût de conquérir certains incontournables comme Jacques Roumain (Gouverneurs de la rosée) et Jacques Stéphen Alexis (Compère Général Soleil), que j’ai lus avec plaisir.

Mais en dehors des romanciers haïtiens, vous vous intéressiez à qui… ?

Avec Nin, il y a eu Prévert, toute l’œuvre, Paroles et le reste… Prévert, c’était le ludique : les mots, cette façon surréaliste de jongler avec les mots et le sens, c’était extraordinaire. Ça donnait à la jeune fille en fleurs que j’étais (pour reprendre une expression chère à mon oncle) l’envie de s’y mettre aussi, à l’écriture. Pour le foisonnement, la magie, la liberté, j’ai beaucoup aimé Prévert. Après viendra la découverte de Gabriel García Márquez (Cent ans de solitude), une lecture épique qui me ramenait en quelque sorte au réalisme merveilleux de Roumain, Alexis et Depestre. Là, c’est la folie absolue mais aussi l’érotisme, la présence du corps. Vous savez, García Márquez et mon oncle ont été très liés, ce qui fait que j’ai entendu plein d’anecdotes sur lui. Dès lors, une sorte d’engagement s’instaura chez moi comme lectrice : je me sentais attirée par la littérature latino-américaine, mais je n’avais pas encore décidé de faire des études littéraires. À cette époque-là, à seize ans, j’avais quitté la maison, j’étais partie à l’aventure avec une copine. Je découvrais le monde. Je découvrais aussi que dans ce monde, il faut de la magie, du fantastique, du merveilleux.

On ne vous connaissait pas ce côté « aventurière »…

C’est à ce moment aussi que j’ai découvert l’Italie. Et vous savez comment j’ai appris l’italien ? En lisant Corto Maltese. Là encore, je nageais en plein réalisme merveilleux. Et je m’identifiais totalement à Corto, jamais aux femmes qui croisaient son chemin. J’étais cet être rêveur, un peu nostalgique et un peu triste — l’archétype du héros de roman noir. Bien sûr, il fait souvent preuve d’humour, mais ce n’est jamais un humour sombre. Ça peut en étonner plusieurs, je sais, mais je suis quelqu’un de grave et sombre. J’ai cependant hérité de ma grand-mère cette capacité de tourner le sort en dérision. C’est un réflexe de survie. Rentrée à Montréal, je me suis inscrite à l’université, à la maîtrise en littérature comparée, avec l’idée de travailler sur les littératures italienne et espagnole, plus particulièrement sur les discours de l’exil. Et j’étais alors une fidèle lectrice d’Italo Calvino, mais surtout de Dante. La Divine Comédie m’a réconciliée avec mon statut d’enfant de l’exil. Pour moi, c’est le plus grand chant d’exil qui soit, cet homme perdu dans la forêt qui va traverser l’enfer, le purgatoire, le paradis. C’est un livre fabuleux, universel et tout à fait accessible à la fille-caraïbe transplantée dans le Grand Nord.

Vous avez évoqué ce désir d’écrire qui vous hante depuis des années ; a-t-il eu une incidence sur vos choix de lectrice ?

Sur mes lectures plus récentes, oui. Il y a notamment un personnage qui m’intéresse énormément, dans ma quête sur l’écriture. Je parle de Marguerite Duras, quelqu’un je trouve à la fois attirant et repoussant, c’est très étrange. Je l’ai relue l’été dernier, plus particulièrement ses réflexions sur l’acte d’écrire : je me suis replongée dans Écrire, dans La Douleur, mais aussi dans certains romans. Et non seulement j’ai pris beaucoup de plaisir à voir le film Cet amour-là, qui a été tiré du livre de Yann Andréa (ne serait-ce que pour Jeanne Moreau !), j’ai aussi lu la biographie fabuleuse que lui a consacrée Laure Adler. Et je me souviens d’avoir pensé que, comme dans le cas de Nin, je ne suis pas sûre que j’aurais voulu côtoyer Duras. Il y a quelque chose dans ce narcissisme absolu qui fait un peu peur.

* * *

Michaëlle Jean et moi aurions pu parler littérature pendant encore longtemps, mais l’heure de se préparer pour le Téléjournal approchait. Tant pis alors pour ces auteurs qui l’ont marquée et dont elle n’a pu que citer les noms : Dostoïevski, Borges, Thomas Mann, Émile Ollivier et les autres. Ils devront attendre une prochaine fois…



Les suggestions de Michaëlle Jean


Journal (6 tomes), Anaïs Nin, Le Livre de Poche
Alléluia pour une femme-jardin, René Depestre, Folio
Gouverneurs de la rosée, Jacques Roumain, Le Temps des cerises
Compère Général Soleil, Jacques Stéphen Alexis, Gallimard/L’imaginaire
Paroles, Jacques Prévert, Folio
Cent ans de solitude, Gabriel García Márquez, Points
Fictions, Jorge Luis Borges, Folio
Corto Maltese en Sibérie, Hugo Pratt, Casterman
Le Baron perché, Italo Calvino, Point
La Divine Comédie, Alighieri Dante, Cerf, 39,95 $ (Également disponible en format de poche chez d’autres éditeurs)
Écrire, Marguerite Duras, Folio
La Douleur, Marguerite Duras, Folio
Marguerite Duras, Laure Adler, Folio
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