Libraires d’un jour

Marie Chouinard: Ces imperceptibles mouvements de l’âme

Par Stanley Péan, Les libraires
Publié le 15/02/2011
Évoluant depuis plus de trente ans dans le domaine de la danse contemporaine, tant au pays qu’à l’étranger, Marie Chouinard, à la fois chorégraphe, danseuse et interprète, est réputée pour sa capacité à émouvoir l’esprit et le corps de la critique comme ceux du public. À l’occasion du vingtième anniversaire de la compagnie à laquelle elle a donné son nom et de la parution d’un album rétrospective, qui coïncident avec la remise du prix Denise-Pelletier à cette artiste pour l’ensemble de sa carrière, il nous a semblé judicieux de l’interroger sur ses lectures fétiches.
Tous ceux qui s’intéressent à l’œuvre de l’immense chorégraphe Marie Chouinard ont remarqué son grand intérêt pour la parole et la poésie. Lors d’une causerie publique présentée à la Grande Bibliothèque au printemps dernier, l’artiste avait témoigné de l’impact de ses lectures, depuis Le Petit Prince d’Antoine de Saint-Exupéry, lu pour la première fois à l’âge de 8 ans, et qui la touche encore: «Je crois bien que je le relis encore tous les deux ans, je l’ai lu à mon fils aussi.» Cependant, La case de l’oncle Tom fut le premier roman qui ait marqué notre libraire d’un jour. «Ç’a été mon premier livre d’adulte, mais je n’ai aucun souvenir de la manière dont il est arrivé entre mes mains», déclare Marie Chouinard en riant. Mon interlocutrice s’estime chanceuse d’avoir grandi dans une maison où l’on réservait une place importante à la littérature: «Il y avait beaucoup de livres chez nous; on avait une bibliothèque au sous-sol, une autre à l’étage. Et mes parents avaient aussi une discothèque bien garnie.»

Jeune femme, Marie Chouinard fait la découverte de Simone Weil avec La pesanteur et la grâce: «Il s’agit du livre d’une mystique morte assez jeune, anorexique et un peu folle; il raconte le détail de sa relation avec Dieu, foudroyante, exigeante, violente. Je l’ai relu à l’occasion de son centenaire et j’y ai vu avec encore plus d’acuité son coté intransigeant. J’ai davantage compris sa folie, son anorexie. Adolescente, j’avais été sensible à l’appel immense de sa spiritualité.» De même, à cet âge de la découverte de la vie, elle s’est passionnée pour les écrits de Saint Jean de la Croix: «J’aime beaucoup les écrits de mystiques, de philosophes. J’ai davantage d’intérêt pour l’essence des choses, racontée de manière directe, crue même. J’aime mieux qu’on ne me raconte pas d’histoire.» Dans cette même veine, Marie Chouinard évoque Longchenpa, un moine tibétain du XVIe siècle, à qui on doit La liberté naturelle de l’esprit: «Ici, on est en présence d’un autre mysticisme, qui n’a rien à voir avec le Dieu des catholiques. L’auteur exprime une expérience de communion avec les choses, avec la réalité; un mouvement dans son cerveau, l’émoi, mais aussi la pensée qui accompagne l’émoi. C’est une expérience tellement forte, tellement rare; et c’est dans ce type de livres que, pour moi, l’écriture prend tout son sens.»

Guère friande de romans, Marie Chouinard avoue avoir une nette prédilection pour les écrits liés à la vie intérieure de leurs auteurs et pour la poésie: «J’adore Henri Michaux. Son livre Mouvements, qui n’est constitué que d’un seul poème accompagné de dessins, m’a profondément touchée. Je me suis d’ailleurs inspirée des dessins pour créer la notation d’une chorégraphie qu’avait interprétée Carol Prieur pour souligner ses dix ans avec la compagnie en 2005.» Par association d’idées, notre libraire d’un jour évoque alors Ars Grammatica, de David Bessis: «J’aime beaucoup l’idée qu’un mathématicien de la Sorbonne ait éparpillé ses mots dans ces pages. J’en ai acheté plusieurs exemplaires pour les donner à mes amis autour de moi. Il y a beaucoup de dessins et du mouvement dans ce livre. Cette union me séduit toujours.» À vrai dire, Marie Chouinard ne cache pas qu’elle est devenue une collectionneuses de ces livres qui jumellent les arts graphiques et la littérature. De même, la chorégraphe n’a pas de réticence à laisser la littérature imprégner ses créations: «Pendant que je créais Orphée et Eurydice, j’étais plongée dans Profanations de Giorgio Agamben, et j’ai intégré des phrases de ce livre à la performance. La poésie de Gauvreau m’a suivie aussi dans ma démarche, surtout les textes en langage exploréen. Souvent, il m’est arrivé d’en faire dire aux danseurs, même si je ne les retenais pas au final. Dans mon travail, j’utilise beaucoup la voix. Un moment viendra où je réussirai à l’intégrer.»

Compte tenu de sa passion pour son métier, Marie Chouinard s’est aussi plongée dans des bouquins sur la danse: «Quand j’étais soliste, je me suis intéressée à Nijinski; j’ai trouvé l’album de photos du baron Adolf de Meyer, qui m’a servi de guide pour ma création de L’après-midi d’un faune (1982). J’ai également été fascinée par les mémoires de la chorégraphe d’origine italienne Simone Forti; elle livre toute son expérience de travail dans un ouvrage abondamment illustré. Avant que je sois chorégraphe, quand j’étais encore aux études, elle m’a marquée.»

Après nous avoir offert il y a deux ans un livre de poésie intitulé Chantier des extases et, plus récemment, un album commémorant les 20 ans de la Compagnie Marie Chouinard, l’artiste prépare une nouvelle publication — comme toujours accompagnée par les femmes qui l’inspirent. «Je suis en train de raconter ma vie, de la naissance à l’âge de 12 ans environ, jusqu’à Expo 67 en fait. Cet été, alors que j’écrivais là-dessus, j’ai lu La honte d’Annie Ernaux. J’aime flâner en librairie, souvent dans la section poésie où je cherche d’abord des livres de femmes. C’est comme ça que j’ai découvert Mirabaî, cette poète et danseuse dont seuls quelques poèmes, quelques chants ont traversé les âges. Quand j’entre chez un libraire, je prends un livre, je lis une ligne au hasard et voilà, ça fait ma journée. Un jour, alors que je séjournais au Népal, après avoir lu une phrase dans une librairie de Katmandou, je me suis retirée dans un monastère pendant deux mois pour méditer. Ç’a été mon initiation à la méditation, en fait.»



Bibliographie :
Compagnie Marie Chouinard (edition bilingue), Collectif, Éditions du Passage, 176 p. | 59,95$ Le Petit Prince, Antoine de Saint-Exupéry, Folio, 114 p. | 11,95$ La Case de l’oncle Tom, Harriet Beecher Stowe, Folio Junior, 394 p. | 14,95$ La Pesanteur et la Grâce, Simone Weil, Pocket, 210 p. | 10,95$ Mouvements, Henri Michaux, Gallimard, 88 p. | 29,50$ Ars Grammatica, David Bessis, Allia, 80 p. | 11,95$ La liberté naturelle de l’esprit. Longchenpa, Points, 388 p. | 17,95$ Une pensée par jour, Saint Jean de la Croix, Médiaspaul, 88 p. | 9,95$ Profanations, Giorgio Agamben, Rivages Poche, 124 p. | 12,95$ Œuvres créatrices complètes, Claude Gauvreau, L’Hexagone, 75$ Handbook in Motion, Simone Forti, The Press of the Nova Scotia College of Art and Design, 152 p. | 19,95$ La honte, Annie Ernaux, Folio, 144 p. | 7,95$ Chantier des extases, Marie Chouinard, Du Passage, 76 p. | 7,95$
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