Libraires d’un jour

Louise Harel : Lire est une joie

Par Stanley Péan, Les libraires
Publié le 27/11/2003
Le Parti québécois a beau avoir perdu le pouvoir le printemps dernier, l’agenda de Louise Harel, députée d’Hochelaga-Maisonneuve, ex-ministre aux Affaires municipales et ex-présidente de l’Assemblée nationale, n’est pas moins chargé. Cela ne l’empêche pas de trouver le temps nécessaire pour fréquenter assidûment les livres, toutes sortes de livres… et pour offrir en partage ses bonheurs de lecture.
Vous souvenez-vous de vos premiers émois de lectrice ?

Quand j’étais enfant, ma mère nous emmenait toutes les semaines, mon frère aîné [ NDLR : le poète et rocker Pierre Harel ], ma sœur cadette et moi à la bibliothèque paroissiale pour y choisir trois livres chacun. On se consultait sur les sélections, de manière à avoir neuf nouveaux livres qui nous intéressaient chaque semaine. Je lisais de tout et tout le temps. Je me cachais même dans la garde-robe pour lire. Depuis toujours, je considère que lire est une joie, au même titre que la contemplation d’un tableau de grand maître. Aujourd’hui, je suis plus sélective. Et je me donne le droit de laisser tomber un livre. Pour que j’aille jusqu’au bout, il faut qu’un livre me parle, qu’il m’apprenne quelque chose. Je ne suis pas attirée par le narcissisme, la plupart de ces romans où des écrivains s’épanchent sur leur vie m’ennuient. Par contre, j’aime les biographies et les romans biographiques. D’ailleurs, j’ai l’intention de lire Danseur, la biographie romancée de Rudolf Noureev par Colum McCann.

Comment choisissez-vous vos lectures ?

Ça dépend. J’ai un rapport privilégié avec ma libraire, Françoise Careil, que mon conjoint m’a fait rencontrer et dont je fréquente la librairie depuis des années [ NDLR : La Librairie du Square, rue Saint-Denis à Montréal ]. Je lis ce que Françoise me donne à lire, parce qu’elle me fait découvrir beaucoup de bouquins que je n’aurais peut-être pas lus autrement. Parfois, je choisis à l’aveuglette, mais je me méfie du tapage médiatique. Comme tout le monde, j’ai bien sûr acheté L’Histoire de Pi de Yann Martel, parce que malgré la rumeur publique, je n’allais quand même pas m’en priver.

Quels ont été vos plus récents livres de chevet ?

J’ai terminé à Paris il y a deux semaines Gaston Miron : Le Forcené magnifique, de Yannick Gasquy-Resch, que j’ai beaucoup aimé et que je prête à tous mes proches depuis. Ce livre m’a replongée dans mes souvenirs du Miron exubérant que j’ai connu quand j’avais vingt ans. J’étais membre de l’Union générale des étudiants du Québec à l’époque et j’avais participé à une émission de télé sur « McGill français ». Le hasard a voulu que je me retrouve assise en face de Miron le lendemain. J’aimais l’entendre et le lire : avec lui, on se sentait projeté à la fois dans le passé, le présent et l’avenir.

Vous avez fréquenté la poésie de Miron ?

J’avais lu L’Homme rapaillé, mais j’ai emmené avec moi à Paris ses Poèmes épars qui viennent juste de paraître. Tout Miron raconte l’indigence de notre vocabulaire, qui est lié à la situation coloniale puis postcoloniale du Québec. Dans son portrait, Gasquy-Resch rappelle qu’à 30 ans, malgré sa notoriété, il se sentait comme un gamin lorsqu’il se trouvait en France et que dans le métro de Paris il était confronté à tous les termes dérivés d’un mot aussi simple que «porte». En lisant Le Forcené magnifique, j’ai appris que Miron était issu d’un milieu d’analphabètes, d’où cette difficulté à toujours trouver le mot juste, cette conquête du langage qui a été la sienne. Le poète Jacques Brault a déjà parlé de ce problème, qui me touche d’autant plus que je l’ai moi-même vécu. Jeune, je me suis bâti un vocabulaire. Et depuis vingt ans que je vis avec mon conjoint néo-québécois, le dictionnaire est véritablement devenu LE livre de référence à la maison ! (rires)

Y a-t-il pour vous des écrivains dont les œuvres seraient des références ?

J’ai mes auteurs fétiches, comme Amin Maalouf (Le Rocher de Tanios, Le Premier Siècle après Béatrice, Les Croisades vues par les Arabes et Les Identités meurtrières) et J. M. G. Le Clézio (Étoile errante). Chez les Québécois, Gaétan Soucy (j’avais adoré L’Immaculée-conception, qui se déroule dans Hochelaga-Maisonneuve, d’ailleurs, et j’ai acheté Music-Hall !) et Neil Bissoondath (tant pour ses romans comme Tous ces mondes en elle et Retour à Casaquemada, que pour son excellent essai sur le multiculturalisme, Le Marché aux illusions). Lors de mes vacances, j’ai aussi emporté Rouge Brésil de Jean-Christophe Rufin, dont j’avais beaucoup apprécié les précédents romans (L’Abyssin, Asmara et les causes perdues, Sauver Ispahan). C’est quand même incroyable, cette histoire de conquête du Brésil par les Français ! Je trouve des fois que notre sens historique nous fait défaut. Tenez, il n’y a pas si longtemps, à un congrès de la Société généalogique canadienne-française, j’ai appris que c’est Jeanne-Mance, plutôt que Maisonneuve, qui a fondé Montréal. Bien sûr, le Chevalier a été un exécutant essentiel, mais c’est elle, le cerveau qui a formulé les idées. On ne sait pas ces choses-là et c’est déplorable. Sur recommandation de Françoise Careil, j’ai aussi lu Casa Rossa de Francesca Marciano, une auteure italienne, née à Rome mais installée à New York. L’histoire se déroule sur plusieurs générations, et porte sur l’amnésie parfois volontaire. Dans la famille Strada, il y avait ce grand-père, sympathisant de Mussolini, et dont la petite-fille se retrouvera dans les chemises rouges. C’est un roman remarquable, qui nous dit les dangers que court une société amnésique, dans laquelle on occulte des parties de l’histoire qui ne font pas notre affaire. Des leçons tout à fait pertinentes, pour nous autres au Québec.

La lecture d’œuvres de fiction ne semble jamais pour vous très loin de la réflexion…

Évidemment. Il y a un livre que j’ai tellement aimé que j’en ai acheté plusieurs copies pour les offrir en cadeau : c’est La Grande Désillusion, l’essai du Nobel d’économie Joseph Stiglitz sur l’envers de la mondialisation. Ces jours-ci, je lis chapitre par chapitre, au compte-gouttes presque parce que c’est un ouvrage très dense, Le Rêve brisé de Charles Enderlin. Je l’avais entendu l’été dernier en entrevue avec Anne-Marie Dussault et ses propos m’avaient beaucoup intéressée. Mon conjoint s’en est souvenu et m’a rapporté le livre de chez Françoise. C’est un ouvrage dense, disais-je, mais très fouillé et très instructif, sur l’histoire des échecs répétés du processus de pays au Proche-Orient.

Vos occupations professionnelles influencent-elles vos choix de lecture ?

Non. Ce sont vraiment deux activités complètement indépendantes, même si je dois lire beaucoup pour le travail. Mes lectures de loisir, c’est d’abord et avant tout ludique et c’est très bien ainsi.
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