Libraires d’un jour

Lorraine Pintal: Apprivoiser la part d’ombre

Par Stanley Péan, Les libraires
Publié le 15/02/2012
Même si on ne l’entend plus aussi régulièrement à l’antenne de la Première Chaîne de Radio-Canada que du temps où elle animait l’émission hebdomadaire Vous m’en lirez tant, Lorraine Pintal ne chôme pas en cette saison du soixantième anniversaire de la fondation du Théâtre du Nouveau Monde (TNM), institution dont elle est directrice générale et artistique. Sollicitée de toute part, la comédienne et metteure en scène a trouvé le temps de me parler de son amour du livre et de la littérature lors d’une causerie à la Grande Bibliothèque.
La lecture, c’est une affaire de famille pour la jeune Lorraine Pintal, dont le père, directeur d’une coopérative agricole, était néanmoins un lecteur assidu d’essais. «On voyait toujours papa un livre à la main et mes deux soeurs aînées, peut-être par désir d’émulation, lisaient elles aussi beaucoup. Ce sont d’ailleurs elles qui m’ont initiée à des oeuvres à l’index du temps de mon adolescence, dont Sartre et Camus.» Même avant cette incursion en territoire miné, la future comédienne lisait les Contes de Perrault à voix haute devant une foule imaginaire, au grand amusement de sa mère, qui ne devinait pas que sa fille incarnerait un jour l’Inès de Huis clos sur les planches… avant de diriger un jour Pascale Bussières dans le même rôle.

Amatrice des aventures de Bob Morane autant que de celles de Sylvie (un modèle d’émancipation féminine), Lorraine Pintal s’est passionnée pour la lecture en même temps que pour le théâtre et la chanson. Sensible à Barbara, Léveillée et à tous les auteurs qu’on entendait dans les boîtes à chanson, Lorraine Pintal a été très allumée par la poésie, que lui enseignait la comédienne France Arbour: «C’est vraiment elle qui m’a fait lire Jacques Prévert. J’avais 12 ans quand j’ai commencé à réciter sa poésie, sans même savoir qu’il avait aussi écrit des chansons et des scénarios. Sans doute cette ignorance de tout ce qu’il était m’a fait prendre mieux conscience de l’intériorité de ses textes. Encore aujourd’hui, je m’y replonge volontiers parce que la poésie, celle de Prévert comme celles des femmes poètes que je découvrirais par la suite, reste pour moi une bouée de sauvetage, un refuge.»

Ayant développé son goût du théâtre malgré l’insignifiance des vaudevilles et des boulevards qu’elle montait dans des ateliers parascolaires, la patronne du TNM se souvient avec émotion de l’éveil provoqué par la découverte de Samuel Beckett. «Notre professeur nous était arrivé avec l’idée folle de monter En attendant Godot avec des filles. Comme j’avais hérité du rôle de Lucky, l’esclave asservi à la loi du tyran symbolisé par Pozzo, j’avais à mémoriser ce long soliloque qui durait environ huit minutes, un discours sans queue ni tête – Lucky est tellement aliéné que le langage n’a plus de sens chez lui. Aussi grand maître de l’absurde qu’Ionesco, Beckett a cerné l’absurdité de nos existences, la finalité de la mort avec une économie de moyens et une acuité jamais vues avant lui.»

Le rapport tantôt ludique et jubilatoire, tantôt dramatique et désespéré avec la langue, qui a tant touché Lorraine Pintal chez Prévert ou Beckett, elle le retrouve chez un écrivain d’ici, dont l’oeuvre est associée au Théâtre du Nouveau Monde. «J’ai choisi de parler de Ducharme, mais ça n’a rien à voir avec la production de HA ha!... qu’on a présenté cet automne au TNM, de souligner la libraire d’un jour en riant. J’ai une passion pour les auteurs qui déconstruisent la langue, lui font dire autre chose. Ducharme sait se jouer des accents et des niveaux du français québécois, qui emprunte tantôt à l’anglais, tantôt au français de France, tantôt à l’Amérique du Sud. L’avalée des avalés était une lecture obligatoire du temps de mes études secondaires; et avec son amour suicidaire pour sa mère trop belle et omniprésente, je m’identifiais corps et âme à l’héroïne du roman au point où on me surnommait Bérénice à l’école!»

Pourtant, parmi les romans de Ducharme, c’est L’hiver de force que Lorraine Pintal recommande encore plus chaleureusement. L’adaptation théâtrale qu’elle en a faite il y a quelques années témoignait d’une époque particulière dans l’histoire du Québec. «Ducharme esquisse le portrait d’une société qui se donne dans les années 70 les moyens de bâtir un pays mais qui, une fois que c’est fait, hésite, tergiverse, s’enferme dans un lieu clos. Dans le cas d’André et Nicole, les héros emblématiques, c’est leur appartement qui devient le coffre-fort de leurs amours, dont ils ne sortent que la nuit comme des vampires. Bien qu’il ne soit pas un écrivain à thèse, Ducharme s’en donne à coeur joie et utilise la faune bigarrée qui peuple ce roman pour décrire un Québec qui hésite entre l’affirmation de soi et la servilité.»

La comédienne attire également notre attention sur Le procès de Franz Kafka, ce cauchemar éveillé paradoxalement empreint de lucidité glaciale dont elle a trouvé des échos dans Les Bienveillantes de Jonathan Littell, un pavé qu’elle n’hésite pas à qualifier de génial et qui, selon elle, jette une lumière sur ces parts d’ombre et de mystère que tout humain porte en lui et avec lesquelles il doit apprendre à vivre. «C’est à mon avis l’une des fonctions de la littérature, que de nous aider à apprivoiser cette noirceur de notre âme.» De même, la comédienne et metteure en scène évoque avec beaucoup d’émotion l’admirable Purge de la Finlandaise Sofi Oksanen, qu’elle place dans la parenté thématique des oeuvres des Autrichiens Thomas Bernhard et Elfriede Jelinek. «Au fil de ce huis clos entre deux femmes en apparence tellement différentes – Aliide (un personnage aussi grandiose que Mère Courage, aussi ignoble qu’Hitler) et Zara, la prostituée qui échoue chez elle –, il y a l’expression du poids des horreurs passées, de la guerre, des crimes inavouables.»

Enfin, il serait impensable de ne pas aborder avec notre libraire d’un jour, ne serait-ce que brièvement, l’oeuvre de Nancy Huston, dont Lorraine Pintal mettra bientôt en scène la pièce Jocaste reine (à la Bordée, à Québec, en février 2012; puis au TNM, à Montréal, à l’hiver 2013). «C’est une écrivaine qui m’accompagne depuis très longtemps, me confie mon interlocutrice. Je songe à Cantique des plaines, à L’empreinte de l’ange, mais encore plus à Infrarouge. Si on parle de complexité féminine, de l’exploration du fantasme féminin, du rapport avec l’enfance, la société, la maternité, l’amour, on comprend que le regard posé par Huston sur ces réalités-là est absolument unique.»


Bibliographie :
HUIS CLOS, Jean-Paul Sartre, Folio, 246 p. | 13,95$ PAROLES, Jacques Prévert, Folio, 256 p. | 13,95$ EN ATTENDANT GODOT, Samuel Beckett, Minuit, 164 p. | 16,95$ L’HIVER DE FORCE, Réjean Ducharme, Folio, 276 p. | 15,95$ LE PROCÈS, Franz Kafka, Le Livre de Poche, 285 p. | 8,95$ LES BIENVEILLANTES, Jonathan Littell, Folio, 1404 p. | 22,95$ PURGE, Sofi Oksanen, Stock, 402 p. | 34,95$ INFRAROUGE, Nancy Huston, Actes Sud, 308 p. | 32,95$
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