Libraires d’un jour

Les Zapartistes: Quand lire nourrit le rire

Par Stanley Péan, Les libraires
Publié le 25/06/2013

Depuis maintenant douze ans, les Zapartistes font entendre leurs voix farouchement dissidentes dans l’agora médiatique québécoise où triomphent de plus en plus les apôtres de la pensée unique. Vigoureusement opposés « à la corruption, à la culture du consensus, à la langue de bois, à la privatisation de nos ressources, à la débilité militaire pis à ben d’autres affaires », les membres de la troupe de satiristes ne manquent jamais une occasion d’inviter leurs concitoyens à réfléchir en rigolant puisque « rire est une si jolie façon de montrer les dents ». Le libraire, en retour, les a conviés à vous révéler quelques-unes des lectures qui les ont nourris…

De grands romans

Arrivé parmi les Zapartistes il y a deux ans, le comédien, chroniqueur et animateur Vincent Bolduc lance le bal avec un livre qui porte la signature d’un géant des lettres américaines contemporaines : American Darling, de Russell Banks. « Dans ce roman d’une grande humanité, à travers le parcours de son héroïne militante, Banks réussit à nous plonger dans les actions du Weather Underground dans les années 70, dans le Vermont “retour à la terre” d’aujourd’hui et dans le Liberia de Charles Taylor. Documenté, sensible, pertinent, ce bouquin prouve encore que Russell Banks sait se plonger corps et âme dans la peau de son personnage principal en épousant ses valeurs sans pudeur aucune, comme il avait si bien su le faire dans Le pourfendeur de nuages où il se glissait habilement dans la peau d’un abolitionniste américain du XIXe siècle. »

À son tour, son collègue Jean-François Nadeau ira lui aussi d’une suggestion qui offre une biopsie de l’Amérique, celle-là cependant écrite par un écrivain québécois d’origine haïtienne : Cette grenade dans la main du jeune nègre est-elle une arme ou un fruit? de Dany Laferrière. « Je ne sais pas si c’est parce que j’avais 18 ans quand je l’ai lu ou parce que les polaroïds doux-amers de l’Amérique me transportent, mais la combinaison des deux m’a marquée à jamais », lance Nadeau. Et sur cette même lancée, il ajoute un titre à sa bibliothèque de choc : Chroniques de l’oiseau à ressort de Haruki Murakami. « Du polar fantastique d’initiation? Moi j’appelle ça du réalisme magique (mon genre préféré) et tout ce qui est dans ce livre m’hypnotise ».

Membre fondateur des Zapartistes, Christian Vanasse enchaîne pour sa part avec des incontournables de la littérature mondiale : « La ferme des animaux de George Orwell m’a bouleversé en me donnant une autre vision du monde qui m’entoure et m’a fait prendre conscience de la dictature soft qui se déploie sous mes yeux... Après, j’ai lu 1984 et je me suis dit : cibole, c’est en train d’arriver! Sauf que Big Brother a été remplacé par Zuckerberg. Autrement, j’ajouterais Don Quichotte de Cervantès, que je n’ai pas compris tout de suite, que je trouvais juste niaiseux de courir après des moulins, voyons donc si ça a de l’allure. Et finalement, je me suis rendu compte que c’est la seule chose qui ait du bon sens en ce bas monde. »

Détentrice d’un doctorat en linguistique, Nadine Vincent ne monte généralement pas sur scène avec ses collègues, mais contribue depuis les débuts de la troupe à la rédaction de ses textes mordants; pour la petite histoire, on peut rappeler que c’est un peu dans le café qu’elle avait ouvert en face de l’École nationale de théâtre, l’Aparté, que les Zapartistes ont vu le jour. Sa plus récente lecture? Georges, d’Alexandre Dumas père : « Ce roman a comme décor et comme personnage principal l’île Maurice, du moment où elle passe de colonie française à colonie britannique (1810), jusqu’à quelques années avant l’abolition de l’esclavage par l’Angleterre (1833). C’est donc un voyage dans l’espace en plus d’un voyage dans le temps. Pourquoi Dumas? Parce qu’avec lui, il est encore permis d’avoir le sens de l’honneur, d’avoir de la grandeur, et de se perdre par orgueil. »

 

Poésie, réflexion et bandes dessinées

Sensible à la poésie, Jean-François Nadeau évoque un titre en forme de paradoxe pour un membre d’un groupe qui n’a jamais hésité à prendre parole de manière militante : Nous serons sans voix, de Benoit Jutras. « C’est un poète de mon âge qui a la parole aussi ténébreuse qu’aveuglante; il s’agit de son premier recueil, inoubliable moment de découverte. » Du même souffle, Nadeau ajoute qu’il est présentement « en cours de lecture sérieuse, parce qu’il le faut aussi ». Sur sa table de chevet s’empilent la biographie de Jacques Parizeau par Pierre Duchesne (!), Les raisons communes de Fernand Dumont et les Carnets d’Albert Camus.

De son côté, Nadine Vincent lit présentement De l’école à la rue, de Renaud Poirier St-Pierre et Philippe Éthier. « On a tous été marqués par la puissante prise de parole des étudiants en 2012. Mais au-delà de ce qui se passe à l’avant-scène, et aussi pour mieux l’apprécier, j’aime bien savoir ce qui se passe dans les coulisses. J’ai aussi d’autres bouquins achetés comme une urgence, et que je n’ai pas encore commencés : La bataille de Londres de Frédéric Bastien et Pour tout vous dire de Jean Garon. »

Amateur de bandes dessinées, Vincent Bolduc renchérit avec une œuvre maîtresse du genre : Maüs d’Art Spiegelman. « Avec ce roman graphique historique, Spiegelman réussit le tour de force de présenter la Deuxième Guerre mondiale avec un zoomorphisme qui peut paraître manichéen, mais qui est pourtant rempli de nuances. Si les Juifs y sont représentés en souris, les Allemands en chats, les Américains en chiens et les Polonais en cochons, il n’en reste pas moins que ceux-ci peuvent s’extirper de leur condition en portant parfois le masque d’une autre espèce. En racontant l’histoire de son père dans les camps de concentration, Spiegelman parvient à faire de son récit celui de tant d’autres opprimés avec une justesse et une sensibilité désarmantes. »

Christian Vanasse fait écho à son collègue, confessant un amour inconditionnel pour des héros d’autrefois : « Je lis encore des “Astérix” et des “Gaston Lagaffe”, mais j’HAIIIIIIIIIS Paul à... quelque chose... Tous les “Paul”. Cibole que j’hais ça. “Magasin général”, c’est ben mieux. » Mais pour conclure sur une note plus positive, Nadine Vincent ajoute ces deux titres, qu’elle classe au rayon « à lire, à relire et à partager » : « Persepolis de Marjane Satrapi, pour la beauté, la douleur et l’espoir. Et toute la série des « Aya de Yopougon » de Marguerite Abouet, parce que ça m’a convaincue que j’avais de la famille en Côte d’Ivoire. »

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